Théories de la valeur réfutées. Le savoir économique serait-il à refonder ?

Théories de la valeur réfutées. Le savoir économique serait-il à refonder ?

Dédié au Pr O. TSHIUNZA MBIYE,

pour son combat en faveur d’un réexamen critique de l’Économie politique

Par

KABEYA TSHINKUNKU

Professeur Ordinaire, Faculté des Sciences Economiques et de Gestion

Université de Kinshasa

INTRODUCTION

1.1. LA QUESTION EXAMINÉE

La présente étude se veut un dossier consacré aux fondements du savoir économique. Elle examine la légitimité et les retombées épistémologiques d’un procès en invalidité, intenté récemment contre les deux théories de la valeur: la théorie classique/marxiste de la valeur-travailet celle néoclassique/marginaliste de la valeur-utilité. Selon la “déposition” faite par André Orléan[i], les interminables crises de l’ordre marchandrésistent à l’un et l’autre scalpels. Nos paradigmes scientifiques seraient donc à revoir de fond en comble, et le savoir économique à refonder sur un nouveau socle, du moins pour ce qui est de la valeur.

La conception en vigueur de la valeurvient d’être sérieusement mise en cause par un courant proche des économistes théoriciens de la monnaie. Et pour cause ? La récurrence des crises imprévues et sans cesse plus virulentes a finit par faire douter alentour de la pertinence de nos connaissances traditionnelles sur le fonctionnement de l’ordre marchand.

En effet, la notion de “valeur” envahit le savoir économique. Elle est la clef de voûte des connaissances que cette discipline produit et diffuse depuis 1776. A. Orléan dit de cette notion qu’elle n’est pas ce que les économistes enseignent. Ce serait là, à son avis, la cause essentielle de l’incapacité qu’ont les économistes de prévenir et maîtriser des crises du système marchand.

André Orléan écrit : “la valeur n’est pas dans les objets”. Elle se formerait à l’extérieur de la sphère de production et au-dehors des objets ; elle surgirait et se cristalliserait sous la seule forme de prix, et dans la seule sphère des échanges. La “valeur objective”, enseignée depuis près de trois siècles comme découlant des propriétés intrinsèques naturelles des objets, ne serait donc qu’une déroutante fiction, une base fausse et malhabile sur laquelle s’est bâtie un savoir aveugle, peu explicatif et guère prédictif des crises qui secouent l’ordre marchand.

Une telle assertion est grave. La critique qu’elle représente est fondamentale.

André Orléan se veut lucide. Au terme d’une analyse documentée, argumentée et illustrée d’exemples, il signe la principale conséquence logique de sa thèse iconoclaste : c’est, écrit-il, toute la science économique qu’il s’agit de refonder(11). La refondation de l’économie passe nécessairement par la réaffirmation de son appartenance aux sciences sociales (208).

1.2. LES ENJEUX ÉPISTÉMOLOGIQUES DE LA QUESTION

L’électrochoc devrait être de taille chez les économistes. Imaginons la mine des chimistes auxquels il serait “démontré” que leur science deux fois centenaire est fondée sur une “fiction” : l’atome! Paradoxe : rien n’a bougé dans la profession économiste.

Nous avons décidé de ne pas honorer cette tradition de silence.

Agir autrement serait à la limite de l’irresponsabilité en Afrique. Le savoir économique n’a, face aux calamités sur ce Continent et à ses crises, qu’anathèmes, tautologies, lapalissades et esquives, en lieu et place d’une théorie explicative et prédictive.La théorie courante se veut la théologie de la prospérité collective par un libéralisme irrédentiste. Les économistes africains “suivent”, en dépit d’innombrables preuves que ce savoir explique trop peu et ne prévoit guère[ii].

C’est ainsi qu’avec André Orléan, « on serait tenté de dire, à rebours de Marx, que les économistes jusqu’à maintenant ont eu trop tendance à transformer le monde [- ce qu’ils n’ont guère réussi sous les “tristes tropiques” d’Afrique !][iii], et qu’on souhaiterait désormais qu’ils prennent plus de soin à [mieux nous] l’interpréter » (366).

Nous avons donc décidé d’élaborer plus qu’une recension critique de la thèse iconoclaste d’André Orléan. Nous tenterons de cerner la quintessence de la critique adressée aux théories conventionnelles de la valeur, mais également d’aller aux fondements d’un savoir économique qui, en pèlerin sur ce Continent, tient à la fois de l’oracle et de l’injonction.

Le présent dossier comprend 5 parties : L’introduction (I) ; L’inconfort du paradigme en vigueur (II) ; Les étapes de la réfutation (III) ; La nature sociale de la valeur (IV) ; Quelles perspectives pour la théorie économique ? (IV).

II.   L’INCONFORT DU PARADIGME EN VIGUEUR 

2.1. La tacle et l’antithèse

« En dehors de l’échange marchand, que vaut intrinsèquementun banal papier imprimé, portant la mention “One Hundred Dollars” ? Quelle est la valeur intrinsèque d’un titre boursier, ce morceau de papier glissé dans un “portefeuille” privé (au sens premier du terme “portefeuille”) ? ». À quoi de précis rime-t-il d’acheter ces papiers et d’entamer leur revente immédiatement, que ce soit dans une officine obscure d’un cambiste ou à Hall Street ? Que peuvent acheter l’un et l’autre papiers aujourd’huidemain? dans dix ans? − et où le pourraient-ils dans le monde? Comment se forment des bulles spéculatives et comment les anticiper sur un marché boursier ou immobilier ? Pourquoi l’or monétaire, comme étalon de valeur, demeure-t-il longtemps en berne, et par quelle loi scientifique comprendre le phénomène de la dollarisation de certaines économies, ou celui de la monnaie immatérielle ? Dans quel rapport d’intelligibilité appréhender valeur économiqueet confiance collective? Quels sont les statuts respectifs du savoir économique qui enseigne celle-là et du savoir sociologique qui théorise celle-ci ?…

Dans la corporation des économistes et financiers, les réponses à ces interrogations sont à l’évidence hésitantes, approximatives et, par endroit, bricolées. La théorie courante garantit l’efficience des marchés et, à des degrés divers, leur capacité d’autorégulation et d’auto-stabilisation. Et pourtant, dans la réalité de chaque jour, l’ordre marchand s’affiche peu contrôlable, peu prédictible et peu explicable. Ce paradoxe ne relève pas d’un phantasme.

A. Orléan va droit au but : le savoir économique repose sur de fausses hypothèses. 1° La valeur économique ne serait pas liée aux propriétés naturelles des objets. 2° La valeur ne se forme pas en dehors des échanges marchands, et ne se distingue pas du prix.3° Par leur volatilité, leurs bulles spéculatives et leurs convulsions guère maîtrisées, les marchés opposeraient invalident l’hypothèse substantielle, commune à toutes les doctrines du savoir économique contemporain.

A. Orléan signe-là une antithèse scientifique audacieuse.

2.2. Le procès en invalidation

Dans les traités d’économie, la valeurest la dimension mesurable de chaque objet individuel. Elle est analysée ou comme la mesure de l’utilité intrinsèque ou comme la dépense en travail que nécessite l’objet. La valeurn’est pas enseignée comme un fait social, mais comme la valence de chaque objet dans ce qu’il a de spécifique. C’est parce qu’elle est “intrinsèque” à l’objet qu’elle est dite “objective”, précise A. Orléan. Avant de rappeler : « L’économie néoclassique… ne connaît que des volontés individuelles mues par l’utilité » (369).

A. Orléan n’est pas le premier économiste à stigmatiser ce “monisme méthodologique”. Il cite Edward Lesear : « Nous [économistes, nous] ne modélisons pas de comportement qui soit déterminé par des forces au-delà du contrôle de l’individu » (369)[iv]. En plus clair, le savoir économique courant théorise la multitude comme une banale sommation d’individus.

A. Orléan focalise sa critique. « En accordant la primauté aux objets, elle [l’hypothèse substantielle] construit une “économie des grandeurs” au détriment d’une “économie des relations” » (23). Et il interroge : « N’y a-t-il pas une contradiction flagrante entre, du point de vue des forces productives, une dépendance matérielle étroite de chacun à l’égard de tous et, du point de vue de la relation sociale, une extrême autonomie formelle des décisions privées ? Comment ces deux aspects peuvent-ils être rendus compatibles ? … Quelles forces agissent pour faire en sorte que les individus séparés puissent tenir ensembleet constituer une société? » (20). En clair, une telle force, appelée à surmonter la dispersion, ne peut émaner de la dispersion elle-même. La première salve d’interrogations se situe donc au plan de la logique.

A. Orléan choisit de franchir le Rubicon. « La réponse à ces questions, indique-t-il, suppose que soit introduite une notion fondamentale : la valeur. » (21). Et il conclut : « Il faut définir le rapport marchand comme une relation à autrui médiée par l’objectivité de la valeur. Tout le mystère de l’économie est dans cette objectivité sui generis, spécifique à la marchandise, qui ne se confond en rien avec l’objectivité matérielle des marchandises en tant que choses.» (21). En clair, tout se joue en dehors des objets.

Le décor de la démonstration scientifique est ainsi planté.

D’où la thèse: la valeur se forme dans la sphère des échanges marchands, extérieure aux objets comme utilitésou comme des coûts en travail.Donc ni les néoclassiques, façon Léon Walras, ni les classiques, façon David Ricardo ou Karl Marx, n’auraient théorisé l’objectivité de la valeur. Orléan place la barre très haut. Il fait davantage que de renvoyer les deux écoles de pensée dos-à-dos. Il leur colle la même étiquette des adeptes de la valeur substantive[v], des protagonistes de « l’hypothèse substantielle » (22).

A. Orléan résume cette pensée : les prix de marchéne sont que la matérialisation contextuelle de la valeurqui préexiste au-dedansde chaque objet, comme valeur objective[vi]; ils ne varieraient que dans certaines « limites infranchissables » et toujours autour de la valeur (37)[vii]. Enfin, “à long terme”, ils évolueraient vers leur stabilisation au point d’équilibre, qui coïncide avec  « la valeur intrinsèque » des objets. Par la concurrence, le marchémet en cohérence les choix individuels, brise l’éparpillement, rend compatibles des milliers de plans d’affaires privés…

Après avoir présenté les différences qui opposent marxistes et walrassiens, A. Orléan formule l’acte d’accusation commun aux uns et aux autres, et dépose sa requête en invalidation contre leurs doctrines à propos de la valeur. Il révoque en doute les conséquences logiques de ce système de pensée : 1° « la satiabilité des besoins est imparable et la loi de rendements décroissants incontournable » ; donc  2° « la courbe de demande est convexe de même que les courbes d’indifférence » ; donc 3° « aucune dérive incontrôlable des prix de marché n’est possible, et aucun krach n’est pensable ». Voilà des piliers du paradigme à détruire et à remplacer, pour peu qu’on veuille réconcilier le savoir économique avec la réalité.

III.   LES ÉTAPES DE LA RÉFUTATION

Successivement, A. Orléan pose ses jalons : 1° il relève les curiosités du paradigme courant, 2° au palier de la société, il développe patiemment des concepts et un raisonnement destinés à évacuer distorsions et contresens courants, et, enfin, 3° il travaille à réconcilier la théorie et la réalité du système marchand, en développant sa quadruple thèse : a) identité entre valeur et prix, b) formation de la valeur-prix dans la seule sphère des échanges marchands, c) inefficience, complexité et imprévisibilité foncière des marchés et, enfin, c) stabilité relative des systèmes marchands, garantie par les mécanismes sociaux de valorisation des objets.

La présentation de l’ouvrage d’André Orléan suit cette logique de démonstration.

3.1.   Le chapelet des apories

L’ouvrage aligne les incongruités du paradigme économique en vigueur, qui toutes suscitent de l’incompréhension logique, ou font fi de la réalité observable. Il les expose, les développe et les commente les unes à la suite des autres, avant de les ériger en explications de la faiblesse explicative, prédictive et gestionnaire du savoir économique contemporain.

3.1.1.  Centralité du troc

La théorie économique conçoit le troc au commencement, au milieu et à la fin de l’échange marchand. Elle en fait, à tort, la logique et l’essence-même de cet échange, alors que ce dernier est “universellement −et peut-être même irréversiblement − monétarisé”. C’est une grave erreur de confusion entre deux systèmes aussi radicalement différents, opine Orléan(28-32).

A. Orléan note : « Une première caractéristique commune à ces deux approches [classique et néoclassique] est à trouver dans le rôle primordial qu’y joue l’échange direct d’une marchandise contre une autre, le troc » (28). Il enchaîne : « Cette omniprésence du troc peut paraître bien paradoxale si l’on garde à l’esprit, d’une part, que le troc s’observe le plus souvent dans les économies non marchandes et, d’autre part, que son apparition dans les économies marchandes développéesest le signe infaillible de leur dysfonctionnement [c’est-à-dire, du dysfonctionnement des économies non marchandes] ! …» (29).  Alors, interroge-t-il, « comment expliquer, dans ces conditions, que Marx et Walras, comme l’immense majorité des économistes, abordent l’étude de la circulation des marchandises en partant du troc ? » (29).

Réponse d’A. Orléan à son propre questionnement : « Parce que les économistes pensent que la valeur est dans la marchandise, l’échange de marchandises contre d’autres marchandises s’impose à eux comme la forme naturelle, simple et immédiate, de l’échange et acquiert, de ce fait, une position centrale dans leur modélisation des rapports marchands.Paradoxalement, observe-t-il, c’est a contrario l’échange monétaire qui désormais se révèle totalement énigmatique» (29).

« En conclusion [sur l’omniprésence du troc dans les modèles], note A. Orléan, c’est bien la diffusion des théories de la valeur [classique et néoclassique] qui a déformé le regard des économistes » (30). Et de préciser : « c’est là un des traits les plus caractéristiques et les plus énigmatiquesdes théories de la valeur : [face aux échanges marchands universellement monétarisés,] elles se donnent pour objet [d’étude] uneéconomie sans monnaie» (31).

3.1.2.  Marginalisation de la monnaie

La théorie économique courante est accusée par A. Orléan de marginaliser la monnaie, de par la réduction de celle-ci au “simple rôle technique” de facilitateur des échanges marchands, sa fonction indéniable de réserve de valeur étant peu ou prou passée à la trappe (28-32).

Les principaux traités d’économieintroduisent à l’étude de la monnaie par l’examen préalable des mécanismes du troc. Peu importe que la monnaie soit faite des pièces de métaux précieux − or, argent −  ou qu’elle soit faite du simple papier de banque ou même d’une banale écriture comptable sur un compte bancaire. « Omettre la monnaie répond à la volonté [propre aux deux courants de pensée économiques] d’aller au-delà des apparences immédiates dans le but de circonscrire au mieux le principe de l’échange. Le bon théoricien de la valeur, affirment classiques et néoclassiques, ne doit pas se laisser tromper par l’illusion monétaire qui masque l’essentiel, il convient de s’abstraire des apparences pour saisir l’échangeabilité des biens dans son principe propre : la valeur [intrinsèque aux objets] » (32).

A. Orléan est comme excédé. Les deux écoles lui semblent unanimes à rechercher le principe des échanges marchands, la valeur, derrière “le voile de la monnaie” et “dans les seuls objets échangés”. Il s’empresse alors de reformuler au plus près sa propre thèse : « il est erroné de considérer le troc comme une forme simple d’expression de la valeur. Il n’y a, martèle-t-il, d’expression de la valeur que monétaire. Pour qui adhère à cette … thèse, le statut du troc se révèle conforme à ce que l’observation indique : il s’agit d’une aberration» (30).

La conclusion est décapante, certes. Mais elle est préparée sur quelque 5 pages abondamment documentées (28-33).

3.1.3  Sous-estimation du rôle des échanges

A. Orléan relève une troisième aporie de la théorie économique universitaire. La théorie économique sous-estime, chez les classiques/marxistes comme chez les néoclassiques, le rôle  des échanges (ou du marché) dans le système marchand ; en particulier, elle ne leur reconnaît aucun rôle dans la fixation de la valeur des objets − voire de leurs prix.

Cette “banalisation” du marché constitue, selon A. Orléan, une autre face de la “centralité du troc ” et de la “mise à l’écart de la monnaie” : « elle témoigne, accuse-t-il, d’une désinvolture certaine à l’égard des transactions réelles et de la manière dont elles se déroulent ». Orléan en veut pour preuves les deux caractéristiques que les doctrines classique et néoclassique lient à la notion de valeur “objective/intrinsèque” : “unité et transitivité” (34). « D’une part, précise-t-il, … deux biens identiques, tirés au hasard dans des lieux distincts de l’univers marchand, ont nécessairement la même valeur (principe d’unité). D’autre part, … la valeur d’un bien ne varie pas, qu’il soit échangé contre tel bien ou tel autre » (principe de transitivité). Et de citer K. Marx, à titre d’illustration, à titre de penseur classique tenant de cette conception : « La valeur d’échange reste immuable, de quelque manière qu’on l’exprime, en xcirage, en ysoie, zor et ainsi de suite. Elle doit donc avoir un contenu distinct de ces expressions diverses » (34).

La conclusion est ironique : « Une fois la valeur calculée, les échanges ont tout dit» (34).

3.2 DES NUANCES ENTRE LES DOCTRINES…

Toutefois, précise A. Orléan dans une espèce de digression, il subsiste des différences entre théoriciens classiques et théoriciens néoclassiques, quant à leurs représentations respectives des échanges marchands. Il fait voir ces différences.

3.2.1  Sur l’origine et la nature de la valeur

A. Chez les classiques/marxistes, « La valeur[individuelle d’un objet]

ne se détermine jamais isolément, mais toujours conjointement avec la valeur de toutes les autres marchandises ». Cette valeur est fixée exclusivement dans le processus de production et bien avant l’instance de circulation marchande.À titre d’illustration, A. Orléan rappelle« les systèmes d’équations simultanées … permet[tant] d’expliciter les multiples liens réciproques qui unissent la valeur d’un bien aux valeurs des autres, dans la production (39). Il cite le célèbre ouvrage de Piero Sraffa “La production de marchandises par des marchandises“, et donne la précision supplémentaire suivante : « L’égalité entre valeur et prix n’est en rien assurée puisque chacune de ces grandeurs semble répondre à des déterminations indépendantes : productivité du travail, pour la première ; rapport entre offre et demande, pour le second » (35).

En conclusion, « ce n’est pas l’échange qui règle la quantité de valeur d’une marchandise, mais au contraire la quantité de valeur de la marchandise qui règle ses rapports d’échange » note A. Orléan, citant K. Marx (30).

Constat désabusé d’A. Orléan : « ce qui, dans l’échange marchand, n’est pas pris en compte par le biais de la valeur a le statut d’un bruit, sans portée conceptuelle. Le théoricien [classique/marxiste] n’a pas lieu de s’en préoccuper » ! (37).

Surprise et incompréhension accablent ici un des théoriciens des marchés monétaires, financiers et boursiers. Sur ces marchés, les biens échangés sont des titres. Et les titres sont faits de papierssans aucune valeur intrinsèque − ni d’utilité propre, ni encore moins de travail social incorporé − qui soit à la hauteur de leurs valeurs faciales, ou de leurs prix respectifs. A. Orléan déplore le fossé profond entre la théorie classique de la valeur-travail et la réalité quotidienne des marchés : il en attribue la cause à la non-prise en compte des rapports marchands dans la détermination des valeurs des objets.

B. Chez les néoclassiques, par contre, la valeur des objets n’est autre que leur prix du marché, mais valeur et prix dont ce courant se garde d’attribuer la cause aux mécanismes d’échange sur le marché. Avant l’échange marchand et en dehors du processus de production, cette valeur/prix est la mesure des qualités utiles inhérentes à chaque objet, dans l’insuppressible particularité que ce dernier détient en partage avec les objets qui lui sont identiques. Donc, les coéchangistes vont au marché, avec les objets de valeur déjà en leurs mains. C’est au marché  « que les individus-en-relation-aux-objets[et déjà disposés à en affronter la valeur] font l’expérience [les uns] des autres », se désole A. Orléan (60).

3.2.2 … quant au rôle du marché

Ainsi exclu (par les classiques/marxistes autant que par les néoclassiques) du rôle de déterminer la valeur des objets, l’échange marchand est réduit, ici et là, à un simple rôle de figuration. Mais ce rôle de figuration n’est nullement présenté de la même façon chez les classiques/marxistes et chez les néoclassiques. Loin s’en faut. A. Orléan relève cette deuxième différence, avant d’en tirer toutes les conséquences logiques.

Les classiques/marxistesthéorisent l’échange marchand au titre du moment palpitant où se confrontent réellement, dans un corps à corps serré, l’offre et la demande des biens. Plus concrètement, les théoriciens classiques/marxistes voient dans le marchél’instance de confrontation, de socialisation et d’objectivation des préférences individuelles subjectives. Ils y voient la plateforme où des cohues d’offreurs et des meutes de demandeurs se livrent à d’âpres négociations. De ces longues négociations se dégage un compromis, toujours provisoire, en termes de prix et de quantités échangées pour chaque bien. Dans une relation de causation circulaire, les prix s’ajustent sans cesse au rapport toujours variable entre quantité demandée et quantité offerte de chaque bien. À l’inverse, ces mêmes quantités, à leur tour, s’ajustent sans arrêt aux rapports de prix entre les biens.

Ainsi, le marché est la machine à produire, pour chaque bien, et de façon généralement provisoire, les prix de compromis et les quantités d’équilibre correspondantes.C’est ainsi que se conclut l’échange marchand à chaque cycle de négociation-confrontation autour de chaque bien. Sur le marché de chaque bien, un équilibre stableintervient épisodiquement : il se produit au terme d’un long “tâtonnement” sur les quantités et d’une série de compromis sur les prix, chaque quantité de compromis correspondant à un prix d’équilibre, et chaque prix de compromis appelant une quantité d’équilibre. Le compromis final met fin au cycle de négociation ; il intervient lorsque le prix du bien concerné aura fini d’osciller pour, enfin, coïncider durablement avec la valeur-travailintrinsèque du même bien. C’est cette représentation que se donnent les classiques/marxistes du marché et de ses mécanismes internes de formation des prix, de fixation des quantités échangées et d’atteinte de l’équilibre autour de la valeur préfixée dans l’objet marchand.

Chez les néoclassiques/marginalistes, les éléments sont différemment mis en perspective dans le mouvement de production des prix et de fixation des quantités, mouvement dont, en fin de compte, résultent le compromis et l’échange. Les rapports entre les éléments sont donnés de la manière suivante.

Au « point de départ », les objets, fabriqués par le labeur ou simplement ramassés dans la nature, sont déjà inscrits dans un intervalle des valeurs correspondant aux divers niveaux d’utilité subjective propre aux individus qui les désirent (59). Indépendamment des autres objets, et en dehors de la production et de l’échange, chaque objet spécifique possède un vecteur propre des valeurs, en vertu des diverses intensités de désir que les différents individus éprouvent face à ses propriétés intrinsèques. À la manière dont les objets n’ont aucunement leurs valeurs liées entre elles, les individus qui recherchent les objets sur le marché pour leurs qualités ne sont en rien liés entre eux : ils sont, tous et chacun, plutôt intimement enchaînés aux seuls objets qu’ils convoitent pour leur valeur-utilité intrinsèque. Leurs préférences, leurs désirs et leurs appréciations pour les qualités intrinsèques des objets, sont non communicables d’un individu à l’autre, et donc sans influence les uns sur les autres.

Au « point d’arrivée » est le marché − ou, plus précisément l’échange marchand. Ici ne se rencontrent ni les objets entre eux, ni les individus coéchangistes entre eux. Les objets s’échangent dans des proportions inchangées, préréglées par le rapport entre les valeurs subjectives respectives, celles-là même qui sont strictement liées à leurs qualités intrinsèques (voilà pourquoi, alerte Orléan, le marché est réduit au troc, la monnaie au simple rôle de facilitation !). Au marché, il ne reste dès lors que deux questions à régler : celui de fixer les quantités à échanger, et celui de déterminer le niveau des prix auxquels ces quantités seront effectivement livrées du côté de l’offre et reçues du côté de la demande. Le jeu sera tel qu’il soit absolument garanti, à chaque transaction conclue, la plus haute satisfaction du vendeur et de l’acheteur[viii].

Pour y parvenir, dit  A. Orléan, le marché des néoclassiques, à la grande différence d’avec celui des classiques/marxistes, ne fait nullement se rencontrer et s’entrechoquer les objets aux fins de fixer leurs quantités et leurs prix d’échange, ni s’entremêler les coéchangistes dans d’interminables négociations aux fins de s’assurer le maximum d’avantages respectifs. Tout se résoudrait par le  « tâtonnement walrassien », c’est-à-dire un arbitrage mené de main de maître par un « commissaire priseur », ou un « secrétaire du marché », à travers un mécanisme qu’A. Orléan, interprétant Léon Walras, décrit de la manière suivante (69-70).

Première étape : les acteurs prennent connaissance des prix criés par le secrétaire du marché, à savoir un prix pipour chaque bien i. Deuxième étape : sur la base de cette information, ils calculent les quantités de chaque bien qu’il serait optimal pour eux de détenir et ils communiquent le résultat de leur calcul au seul secrétaire du marché. Troisième étape : à partir de ces données, le secrétaire du marché calcule, pour chaque marché, la différence qui existe entre les offres indépendantes et les  demandes indépendantes. Il peut alors constater quels marchés sont en équilibre et quels marchés sont en déséquilibre. Lorsque offres et demandes s’égalisent – en quantités et en prix – sur tous les marchés, l’équilibre général est atteint et le processus de “tâtonnement” s’arrête. []          Chaque agent est satisfait puisqu’il obtient le maximum d’utilité aux prix considérés.

Conclusion : « Tout est alors pour le mieux » (70). Ajoutons : “dans le meilleur des mondes” qu’est le marché libre.

En revanche, poursuit A. Orléan,

« si l’offre diffère de la demande pour certains biens, une nouvelle étape est nécessaire : le secrétaire de marché modifie les prix de ces biens en suivant ce qu’on appelle communément “la loi de l’offre et de la demande” : à savoir augmenter les prix sur les marchés où la demande l’emporte sur l’offre, le diminuer dans le cas contraire. []les nouveaux prix ainsi formés sont alors communiqués aux agents et donnent lieu à un nouveau cycle []jusqu’à ce qu’un prix d’équilibre pour chaque marchandise soit obtenu. Lorsqu’il en est ainsi, on se trouve à l’équilibre général de tous les marchés: pour les prix indiqués, chacun est à son optimum au sens où personne ne souhaite plus modifier sa situation. []Aussi ne reste-t-il plus qu’à effectuer les échanges ! » (70).

Le marché n’est dès lors qu’une mécanique. Il est appelé à effectuer, en équilibre entre l’offre et la demande, la répartition des utilitésentre les coéchangistes. Cette mécanique se déploie sous la contrainte du maximum de satisfaction à garantir à chaque coéchangiste, pour chaque prix qu’il consent à payer en contrepartie de la quantité qu’il décide d’acquérir. Les échanges « ne participent en rien à la détermination des prix d’équilibre.», appelle à constater A. Orléan (71). Autrement, des entorses seraient portées à la souveraineté de choix de chaque agent, souveraineté fermement revendiquée dans toute son intangibilité en posant l’hypothèse d’un lien préalable, direct et libre, entre individus et objets, et en excluant toute forme de communication entre les individus (scotchés à leurs besoins et arrimés à leurs préférences) et entre les objets (indissolublement liés à leurs qualités intrinsèques).

En vérité, il n’existe pas, pour les néoclassiques, de rapports sociauxdans l’ordre marchand.

C’est, en réalité, du bout des lèvres et par abus de langage que les économistes néoclassiques qualifient de “relation sociale” les rapports marchands qui se nouent entre les coéchangistes autour de chaque bien. De tels rapports ne sont, à leurs yeux, que des contacts “impersonnels” et “à visages masqués”[ix], que les homo oeconomicus, en parfaits ermites souverains, ont entre eux par l’intermédiaire des objets qu’ils convoitent. À ce compte, nul économiste néoclassique n’imagine que l’échange marchand établit, par lui-même, quoi que ce soit de semblable à de la valeur sociale : ni la valeurtoujours spécifique, intrinsèque et particulière à chaque bien échangé, ni les préférences et les fonctions d’utilité qui sont individuelles et préexistent au marché, ni les multiples standards de satisfaction personnels, ni encore moins des liens interindividuels de quelque nature que ce soit… (59-60).

*  *  *

En définitive, pour les classiques/marxistes, prix et quantitéssont fixés dans la confrontation-négociation entre les coéchangistes ; tout se joue autour de la moyenne sociale de la valeur-travailde l’objet, et le marché est conclu à l’équilibre, c’est-à-dire lorsque le prix rejoint cette moyenne sociale, après moult oscillations. En définitive, pour les néoclassiques/marginalistes, prix et quantité du marché sont fixés en dehors de toute communication et loin de toute confrontation entre les coéchangistes ; tout se joue par l’intermédiaire du commissaire-priseur qui compile toutes les informations reçues des demandeurs et offreurs souverains (préférences, quantités et prix à l’échelle de chacun) ; et le marché pour chaque bien se conclut en un équilibre partagé avec tous les marchés : le prix d’équilibre obtenu pour chaque objet est alors l’expression la mesure fidèle de la valeur liée aux qualité intrinsèques de cet objet.

Au-delà de toutes ces “nuances” qui départagent la théorie de la valeur-travail et celle de la valeur-utilité, classiques/marxistes et néoclassiques sont mis dans un même sac par A. Orléan. Il les range du même côté: il trouve leurs regards sur la valeurégalement focalisés en dehors du de l’échange marchand, avant le marché. Et il s’en désole.

La difficulté reste non résolue : on n’est pas arrivé à identifier une quelconque substance à la fois sociale etobjective, qui serait « à l’origine de l’échangeabilité des objets entre eux » sur le marché (59), conclut l’auteur de l’Empire de la valeur.

3.2.3 … Sur la fonction totalisante

Dans le regard commun aux classiques et aux néoclassiques, la fonction totalisante et objectivante étant refusée à l’échange marchand, elle ne peut dès lors, d’après A. Orléan, n’échoir qu’à la seule valeur intrinsèque des objets : par défaut ! Mais, interroge-t-il, comment une telle solution serait-elle logiquement soutenable, tant que la valeur des objets qui se fasse connaître est celle particulière à chaque objet. N’est-elle pas, cette valeur particulière, l’antithèse-même d’une fonction sociale qui totalise, objective, homogénéise et aligne ? N’est-elle pas noyée dans l’infinie diversité qualitative des objets chez les néoclassiques ? Et n’est-elle pas infiniment plurielle de par l’irréductible diversité des formes que prend le travail producteur chez les classiques/marxistes ?

Par quelle échelle donc cette substance au plancher des individusse hisserait-elle au plafond de la société, à ce palier élevé et complexe de la multitude ? Cette question reste sans solution !

Bien plus, comment, dans le camp des néoclassiques, résoudre en une seule substance objectivela pluralité des valeurs particulières des objets, valeurs qui percent de mille manières sous les subjectivités particulières des individus coéchangistes ? Comment ces valeurs subjectives différenciées peuvent-elles coaguler en un étalon unique permettant l’échangeabilité des objets si distincts entre eux ? Comment et à quel moment du processus peuvent-elles, dans leur indéchiffrable diversité, concourir à faire émerger un principe unique de cohérence et d’intelligibilité du système marchand ? Par quelle magie la substance objectiveviendrait-elle donc à l’existence comme fonction totalisante ?

Comment, dans le camp des classiques/marxistes, de l’âpre bataille entre les moyennes sociales des valeurs-travail particulières à chaque objet, pourraient émerger une seule et unique valeur-étalonfacilitant l’interchangeabilité sans limites de tous les objets sur tous les marchés ?

En définitive, si tousles économistes ne voient de valeurque dans les objets, par quelle magie ces innombrables valeurs particulièresindividuelles/sociales, subjectives objectivéesou objectives subjectivées, − par quelle magie donc ces valeurs peuvent-elles coaguler en une seule et unique valeur généraleobjectiveet sociale, régissant l’interchangeabilité des objets et même orientant le calcul anticipé des prix-marché des marchandises ? A. Orléan n’en finit pas de tourner cette question dans tous les sens, à l’évidence par souci de mieux se faire comprendre de toute la profession des économistes contre laquelle il va en procès.

Il repart. Les valeurs objectives sont infiniment diversifiées. Elles le sont, ou parce qu’elles sont produites par un travail technique infiniment spécialisé et éclaté (d’après la thèse des classiques), ou parce qu’elles résultent des propriétés des objets infiniment diversifiés, de même que de leurs perceptions subjectives comme utilités (d’après la thèse des néoclassiques). Alors, à quelles conditions de telles valeurs infiniment différenciées peuvent-elles, dans leur dispersion, constituer un seul pôle intégrateur du système marchand ? Comment peuvent-elles en devenir le principe unique de cohérence et d’intelligibilité, l’étalon unique de leur propre mesure ? Chaque économiste interpellé flaire sous cette question une réponse suggérée au détour de chaque interpellation : “c’est la monnaie qui tient le rôle irremplaçable −  unique et inédit − de valeur sociale totalisante“. Cette réplique serait probablement la réponse “attendue” au principal pont-aux-ânes de la fratrie des économistes monétaristes à laquelle appartient, notamment, le duo  formé par André Orléan et Michel Aglietta[x].

“Coupables” de prendre leur départ toujours à partir du troc, et d’ignorer ainsi la monnaie, les deux écoles ne s’avouent cependant pas sans réponse à cette question sur la valeur assurant la fonction totalisante.

D’abord la réponse des classiques/marxistes. Les valeurs que les multiples subjectivités individuelles trouvent dans les seules qualités particulières des objets, ne sont que des formes contingentes infiniment variés d’une seule et même essence cachée : la substance objective de la valeur sociale, qui unifie et appelle la diversité des objets à leur échangeabilité, le chaos du marché à son intelligibilité[xi]. Cette substance sociale totalisante réside, au-delà de la division technique et sociale des tâches, dans le travail social moyen indistinct, c’est-à-dire dans la moyenne sociale de la dépense d’énergie et des efforts d’imagination et de muscles. Cette donne sociale s’impose à tous les agents économiques et à chaque objet produit par eux. Ce“travail social abstrait”est une réalité matérielle mesurable en termes de durée du travail d’une intensité moyenne à l’échelle sociale (38). Ici, “en dehors du marché, mais en même temps avant lui et après lui”[xii], résidela fonction totalisante, conclut la doctrine classique/marxiste.

Voici la réponse des néoclassiques. La substance sociale totalisante réside dans l’utilité intrinsèque des objets (38). Il s’agit d’une utilité certes diversement vécue subjectivement à l’échelle des individus, mais intimement liée aux caractéristiques inhérentes à chaque objet. Ces caractéristiques sont objectives du fait-même d’être inséparables des objets et, à ce titre, elles s’imposent indistinctement à tous les candidats-consommateurs, “en tant qu’utilité objective” (67). En définitive, les préférences individuelles ne seraient qu’apparences subjectives ; les caractéristiques matérielles des objets constituent, par contre, le contenu objectif de la valeur. Dès lors, le calcul d’utilité qu’effectue chaque opérateur consiste en l’addition, dans un seul panier d’objets, des caractéristiques inhérentes (mais non exclusives) à tel ou tel objet en particulier.

En clair, dans les traités d’économie néoclassique, les objets sont des utilités qui se substituent peu ou prou les unes aux autres, d’où la flexibilité, la non exclusivité et la convexité reconnues aux préférences des consommateurs (64). Ce que  A. Orléan lui-même renchérit : « jamais le désir [subjectif] des acteurs ne s’écarte de ce que dicte le calcul[objectif]

de l’utilité » (62). En définitive, la fonction totalisante échoit ici aux propriétés matérielles qui confèrent aux marchandises une utilité.

Mais toute cette argumentation vaut pour la valeur totalisante à l’échelle de chaque produit pris individuellement. Comme chaque économiste le sait, les néoclassiques l’ont très bien compris ainsi. Voilà pourquoi ils ont fait la tentative de créer un étalon universel de mesure appelé à unifier et harmoniser toutes les valeurs sociales ainsi uniformisées objet par objet. Ils ont proposé une seule utilité coiffant, harmonisant et rendant interchangeables toutes les utilités particulières et ils l’ont baptisée utilon. Ironie du sort : ils ont eux-mêmes fini par abandonner cette fiction, parce qu’elle manquait de base objective, et n’avait aucune garantie d’applicabilité.

3.2.4 …À propos de l’équilibre général sur le marché

Les réponses semblent également non satisfaisantes. La question demeure : quelle est en définitive, au plan social et au-dessus des valeurs harmonisées et objectivées de chaque produit, l’étalon unique qui harmoniserait ces dernières et assurerait l’interchangeabilité de tous les objets sur tous les marchés ?

Les classiques ont créé le fantôme de la main invisiblequi arbitre et solde, dans un équilibre précaire et toujours perfectible, les négociations des coéchangistes sur tous les marchés et pour tous les objets… jusqu’à l’équilibre général. Ce fantôme est demeuré à jamais une création de laboratoire et, n’ayant aucune effectivité sur le terrain, les classiques s’en sont sortis sans une théorie opérationnelle et compréhensive sur les prix.

Les néoclassiques ont créé leur fantôme dans le chef du commissaire priseur, fonction totalisante et régulatrice des marchés,… seule à l’œuvre pour assurer et expliquer l’équilibre général des prix et des quantités sur tous les marchés. Comme tout fantôme, le commissaire priseur est un rideau qui cache la base unificatrice et harmonisatrice de toutes les valeurs-utilités qui émergent objet par objet. Aussi la théorie néoclassique des prix de marché vient-elle se raccrocher à une autre invention, la monnaie,ce deus ex machina, qui tombe comme un cheveu sur la soupe, et dont il ne peut être donné une quelconque base de légitimité pour une fonction d’harmonisation et de totalisation : aurait-on oublié que, “en dernière analyse, l’échange s’explique par le troc”, la monnaie n’étant qu’un outil technique sans valeur propre ?

Enfin, les marxistes viennent avec leur fantôme de “travail social abstrait”, dos-à-dos avec les néoclassiques et à la grande différence d’avec les classiques avec lesquels ils partagent pourtant la théorie de la valeur-travail. Le travail social abstrait est une moyenne sociale de la valeur spécifique à chaque objet : il reste donc à identifier la valeur qui vient harmoniser toutes ces valeurs objectives particulières et rend ainsi tous les objets interchangeables sur tous les marchés. Réponse des marxistes : “c’est la substance-travail unique et universelle, investie dans tous les objets marchands”. A. Orléan reste sur sa faim, et le dit. Marx, argumente-t-il, s’est rabattu sur une telle solution “par un procédé démonstratif peu convaincant” : la substance-travailest venue exclusivement comme une “solution par défaut” ; elle est retenue par éliminations successives d’une série d’autres “solutions apparentes” : la preuve est insuffisante, la démonstration peu convaincante, tranche A. Orléan.

3.3  SYNTHÈSE SUR LES APORIES

À l’issue de ce long tour d’horizon, André Orléan est désappointé.

D’après ces doctrines, les objets viendraient à l’existence d’abord comme des valeurs, avant de devenir, dans la sphère de la circulation, des marchandises à échanger dans des proportions préétablies. L’échange marchand n’est qu’un troc, la monnaieson facilitateur technique, l’équilibresa condition de réalisation, l’optimumsa conséquence.

Récapitulons en recourant à une illustration. Les objets comme une banane, une paire de chaussures, un produit pharmaceutique, un motoculteur, un tube de lotion, ou une consultation médicale, ont chacun leur valeur intrinsèque unique. Une fois que ces objets sont portés sur le marché, leurs prix varieraient dans une plage limitée autour de leurs valeurs intrinsèques respectives. Ils varieraient jusqu’à coïncider, en définitive, avec ces dernières. En cette occurrence, les marchés particuliers des biens concernés sont dits en équilibre. Lorsque, grâce au commissaire-priseur, l’état d’équilibre est atteint pour tous les objets sur tous les marchés, on se trouve devant le cas d’équilibre général : celui-ci se caractérise par un “état stationnaire”, c’est-à-dire par l’arrêt des oscillations, des ajustements croisés de prix et de quantités, et sur fond d’un optimum qu’aucun coéchangiste ne peut quitter sans perdre de son avantage.

Néoclassiques et marxistes n’ont certes pas la même théorie de la valeur. Mais, selon A. Orléan, leur incapacité est identique, qu’il s’agisse d’expliquer le fonctionnement effectifdes systèmes marchands (tâche théorique), ou d’en prévenir des crises qui, au fil du temps, se font plus fréquentes, plus dévastatrices, moins prédictibles et moins contrôlables (tâche pratique).

Pour les deux théories de la valeur, A. Orléan stigmatise une confusion des paliers. « La valeur, prévient-il, est essentiellement un concept global. Elle a comme finalité de rendre visibles les interdépendances cachées qui relient objectivement les activités les unes aux autres, par delà la séparation formelle des acteurs [et des objets]. Parce qu’il en est ainsi, elle est conduite à saisir l’économie comme un tout. Elle traite de la cohésion globale de l’ordre marchand et cherche à en élucider le principe. En conséquence, conclut A. Orléan, la valeur se donne à penser comme un fait collectif, comme une puissance qui, au delà des actions individuelles, ordonne l’économie en une totalité équilibrée » (38-39).

Moralité : la valeurdevrait atterrir dans toute économie par le plafond comme facteur unique de totalisation, d’objectivation et d’harmonisation des différences et d’alignement des subjectivités. Alors, comment s’opère cette totalisation-harmonisation-objectivation chez les économistes protagonistes des deux “théories de la valeur substantielle” ? Navré, A. Orléan répond : par le plancher, en élevant au palier supérieur de la collectivité les milliers de valeurs particulières des objets, grâce au recours, ici et là, à un fantôme de régisseur − recours piqué à la théorie newtonienne de masses spécifiques des corps célestes et de gravitation universelle(an 1665). Ce fantôme a pour nom “la main invisible” chez les économistes classiques et néoclassiques, et la substance-travailchez les économistes marxistes.

Ces théories sont aussi “curieuses” qu’elles sont “inopérantes sur le terrain”, conclut A, Orléan. « Qu’on rejette les transactions monétaires pour leur préférer le troc, qu’on néglige l’influence propre aux circonstances de l’échange, ou qu’on considère l’économie marchande comme un système global, c’est, soupire A. Orléan, toujours à une mise entre parenthèses du marché réel qu’on assiste. » (57). Les questions demeurent : “D’où vient l’ordre marchand ? Comment la séparation marchande est-elle surmontée ? (107) D’où vient l’objectivité de la valeur ? (23).

L’heure a donc sonné pour l’auteur de L’empire de la valeurd’élaborer patiemment la démonstration de sa thèse, ou plutôt de son antithèse aux doctrines classique et néoclassique.

L’antithèse est à deux volets : la nature exclusivement sociale de la valeur, et l’expression de cette valeur exclusivement dans l’échange marchand et par les prix.

IV. NATURE SOCIALE DE LA VALEUR

La valeurne vient pas d’en bas : ni de l’utilité subsumée, ni du travail social moyen. Elle ne peut être pensée comme la cristallisation d’une multitude de valeurs intrinsèques liées aux objets particuliers. Elle est plutôt, pose A. Orléan, une construction relevant d’un symbolisme collectif et s’imposant, d’en haut, à tous les individus et à tous les objets exclusivement sur le marché. Elle est un phénomène de masse. Elle émerge à la faveur de la polarisation mimétique de la multitude d’intérêts individuels sur un seul objet, transformant celui-ci en un étalon de valeur unique à l’échelle sociale. Cet étalon n’a pas d’autre nom que la monnaie. Ainsi, “La monnaie fonde l’économie marchande” (165).

Voilà l’expression la plus achevée la thèse d’A. Orléan sur l’origine et la nature de la valeur.

“Nous défendons la thèse selon laquelle c’est la monnaie, et elle seule, en tant qu’unité de compte, qui donne sens et réalité à l’évaluation” (207). Ou encore “la monnaie s’impose à toutes les activités marchandes comme le tiers médiateur qui en authentifie la valeur économique” (207). Ou encore “la conception alternative que nous défendons substitue la monnaie au secrétaire du marché : ce qui rend socialement valide une action n’est pas sa compatibilité avec l’équilibre général calculé par le secrétaire du marché, mais l’utilisation de la monnaie” (206).

Un aveu. “À l’évidence, avancer une telle proposition n’a rien de révolutionnaire” (166). En effet, cette thèse est des plus triviales, surtout dans un ouvrage publié par un monétariste de renom.

La surprise et le grand intérêt scientifique de l’ouvrage ne viennent donc pas de la thèse elle-même, mais plutôt de la façon spécifique dont A. Orléan en organise la démonstration. Ensuite l’ouvrage d’André Orléan prétend jeter de la lumière crue sur le mécanisme de formation des prix, ainsi que sur la mécanique de plus en plus obscure des crises boursières, financières et économiques qui enfièvrent l’économie mondiale contemporaine. L’intelligence de ce mécanisme des prix et de cette mécanique des crises : n’est-ce pas là tout trouvé le mode de vérification empirique de la thèse que l’auteur oppose aux classiques et aux néoclassiques ? Avec A. Orléan, ne serait-ce pas un progrès scientifique que de sortir de la théorie tautologiquenéoclassique de la formation des prix, où l’offre et la demande, mises face-à-face avec le prix, tiennent, toutes deux et en même temps, les rôles mutuellement exclusifs de causeet d’effet!

Suivons donc les méandres de cette démonstration, sans un seul instant quitter d’une semelle le souci d’en apprécier la validité scientifique et la hauteur épistémologique.

4.1  L’UNIVERSEL DÉSIR DE LIQUIDITÉ

A. Orléan prend son départ sur deux constats.

Le premier constat, relativement tacite, est celui de la réalité incontestable du l’ordre économique marchandqui gouverne la planète. L’auteur n’esquisse aucune théorie quant à la possibilité historiquede cet ordre, ni quant à la nécessité de sa survenue effective, ni quant à sa montée en force fulgurante (ce n’est pas là son souci !). Il ne se préoccupe pas non plus de comparer l’ordre marchand à un tout autre ordre économique qui en serait différent, ou qui, avec ses avancées et malgré ses avatars spécifiques, en représenterait une alternative historique. Enfin, dans une posture positivisteindiscutable, A. Orléan s’abstient de tout jugement de valeur. Mais, subrepticement, il fait mine d’appeler ainsi ses lecteurs à prendre la réalité de l’ordre marchand comme unenécessitédont il s’agit, d’abord, de prendre acte et, ensuite, à charge de la science contemporaine, de comprendre la cohérence et la logique qui deviennent plus obscures avec ses crises accélérées.

Le second constatd’A. Orléan porte sur le “caractère universel du désir de liquidité” comme quête primordiale des acteurs économiques, et comme exigence pressante pour le fonctionnement de l’ordre marchand lui-même. Il écrit : “Le monde marchand possède un « désir-maître », le désir de l’argent, qui englobe tous les autres désirs. La fascination pour l’argent est au fondement de toutes les économies marchandes. Elle en est l’énergie primordiale” (166).  Il note encore, au titre de constat empirique : “une monnaie pour exister doit constamment se montrer capable de faire converger sur elle tous les désirs de liquidité“. C’est à cette condition qu’elle conserve son statut de monnaie. C’est [également] à cette condition que l’institution monétaire maintient son autorité” (184). Voilà pour les constats de départ, auxquels l’ouvrage confère en douce le relief et l’éclat depostulats.

C’est au départ du second constat (“désir universel et puissant de liquidité”) qu’André Orléan développe sa thèse.

D’abord, il donne de laliquiditéune définition compréhensive dans l’ordre marchand. Il y voit la capacité, recherchée par tous les individus, d’acquérir n’importe quel objet − sans limites ni restrictions, en tous temps et en tous lieux, et d’entre les mains de n’importe qui. La liquidité est ainsi perçue, non pas comme un objet spécifique, mais comme un pouvoir d’appropriation universel(). Elle est un ticket d’achat imprescriptible,valable sur tous les objetset âprement désiré par tous les producteurs-échangistes. Par conséquent, dans l’ordre marchand les individus ne sont pas, contrairement aux apparences,directementdépendants des utilités particulières des objets isolés qu’ils convoitent ou peuvent arriver à convoiter, mais plutôt de l’encaisse monétaire, ce ticket d’achatà faire valoir sur n’importe quel objet, et dans n’importe quelle circonstance.

Sous ce rapport, la liquiditéconstitue le tout premier attribut de la “monnaie”, précisément en ce que celle-ci représente la valeur contre laquelle peut s’échanger n’importe quel objet. Cette convertibilité universelle confère au signe qui matérialise la monnaie certaines fonctions à l’échelle de la société: a) l’étalon universel qui mesure − rend compatibles et surmonte − toutes les valeurs particulières que sont les objets (fonction d’unité de compteou d’étalon de valeur) ; b) le mode privilégié de réserve de la valeur sous la forme liquide, et surtout la modalité de conserver, sans aucune prescription, ce ticket d’achat universel(fonction de réserve de valeur, et surtout de sa conservation illimitée) ; c) le facilitateur-fluidifiant des échanges marchand qui s’opèrent entre les différents objets (fonction d’intermédiation/facilitation des échanges) ; et d) le pouvoir de choix illimité : choix illimité des assortiments d’objets, et choix discrétionnaire et stratégique du moment, du lieu et du coéchangiste (fonction stratégique d’une liberté de choix qui s’exerce dans n’importe quelle circonstance).

A. Orléan finit ainsi par suggérer une sorte de relation d’identité entre la monnaie et l’ordre marchand. La monnaie fonde l’ordre marchand, et en devient la condition-même de survie et l’impérieuse exigence de fonctionnement. Inversement, l’ordre marchand secrète la monnaie, l’entretient et la reproduit : par nécessité et instinct de conservation.

A. Orléan va même au delà de cette implication réciproque entre “Monnaie” et “Marché”, qu’il souligne à maints endroits. Comme Karl Marx (dans ce qui le distingue des autres classiques), il inscrit et la raison d’être de l’ordre marchand, et son pôle unificateur et la clef de son intelligibilité, dans l’accumulation de la valeur abstraite, dans la reproduction élargie de la liquidité monétairesi universellement recherchée. Pour Marx, le système marchand capitaliste− celui qu’analyse A. Orléan [en effet, il existe d’autres systèmes marchands ! – voir plus loin] − n’est, ni par essence ni par vocation, un appareil de production des objets utiles. Ce système est plutôt une machine infernale de production et de reproduction élargie de la valeur abstraite, c’est-à-dire de la liquidité comme droit d’acquisition étendu à tous les objets, ou comme pouvoir de choix discrétionnaire sur tousces objets, ou, mieux, comme facteur de puissance dans les rapports que les individus entretiennent les uns avec les autres.

En ce sens, la production et la reproduction élargie des objets utiles n’est, avertit Karl Marx, en rien la finalité du monde marchand, mais un passage obligé vers la captation et l’accumulation de la puissance sur ses semblables. Schématiquement, de la production à la reproduction, on part de l’argent (A) pour aboutir à plus d’argent (A’), mais en passant nécessairement par l’acquisition des objets utiles (M). D’où la formule marxienne bien connue : A−M−A’. À l’opposé, note A. Orléan (44), “l’hypothèse substantielle […] avance une conception du monde marchand centrée sur les objets. […] les individus séparés y entrent en relation non pas directement, mais par l’intermédiaire de la circulation des marchandises”. La formule ci-dessus se lirait à l’envers : M−A−M, l’utilité intrinsèque des objets étant exposée comme le début et la fin visée de l’activité économique.

Citant et approuvant Marx, A. Orléan relève : “un rapport social déterminé des hommes entre eux […] revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles ” (45). C’est cette inversion d’optique, cette hallucination produite sur les hommes par les apparences immédiates de l’ordre marchand qu’A. Orléan, rejoignant l’analyse de K. Marx, appelle “le fétichisme de la marchandise”. Sur ce point précis, Orléan échappe (de justesse !) au “fétichisme monétaire”. Il s’agit de cette autre hallucination qui fait s’extasier les économistes devant la monnaie, perçue comme un objet matériel spécifique doté des qualités naturelles particulières,et non comme un rapport des individus à leurs semblablesdans l’âpre compétition sociale à la fois mimétique et différentialiste. Avec le fétichisme monétaire, le rapport social global est occulté : il est soigneusement caché derrière la relation utilitariste des hommes aux objets, en ce qu’elle impose aux individus de détenir un objet spécifique, la monnaie− or ou argent ou cauris ou perle − objet spécifique recherché pour ses 3 ou 4 fonctions “naturelles”. Cet objet serait un deus ex machina, un don gracieux de la nature : infiniment divisible, impérissable, aisément conservable et transportable, désiré par tous pour ses qualités intrinsèques…

C’est en développant lacompétition mimétique et différentialistequ’A. Orléan échappe lui-même au fétichisme monétaire, refonde la monnaie au cœur des rapports sociaux, et offre la clef d’une intelligibilité de la valeur marchandeen particulier et de l’ordre marchand en général.

Suivons la logique discursive d’A. Orléan.

4.2  “LES TRAVAUX VIRTUELS”

Il est utile pour les scientifiques qui le lisent de faire un détour sur la méthode par laquelle A. Orléan démontre le rapport organique et l’implication réciproque entre le marché et la monnaie. Écoutons-le (174-175) : “nous nous livrerons à l’expérience de pensée suivante : considérer une économie marchande développée et lui enlever sa monnaie. Nous chercherons alors à démontrer qu’au sein d’une telle économie, privée de monnaie, s’engendrent spontanément certaines forces sociales conduisant à la résurgence de cette dernière.” Il s’agit d’une hypothèse logique, d’un raisonnement par l’absurde qu’A. Orléan s’oblige à légitimer. “Cette méthode de genèse conceptuelle, argumente-t-il, est connue des physiciens qui, pour prouver qu’un corps doit avoir une telle forme déterminée, imaginent une déformation virtuelle, hypothétique, et montrent que cette déformation virtuelle engendrerait naturellement des forces qui ramèneraient le corps à sa position initiale (sic), ce qu’on nomme « le théorème des travaux virtuels » (175).

Démonstration (176-179). “Pour exister, ils [les acteurs marchands] n’ont d’autres choix que d’acquérir des biens liquides, car c’est la condition d’un accès efficace à la circulation des marchandises. En effet, la société marchande ne connaît pas ces liens de solidarité existant entre parents, voisins ou proches, grâce auxquels […] chacun peut mobiliser directement l’assistance des autres […]. Pour obtenir quelque chose d’autrui, dans l’ordre marchand, il n’est pas d’autres moyens que de susciter son désir. […] La liquidité en tant que capture du désir de certains répond à cette nécessité. […] la liquidité n’est [donc] pas une substance mais un mode de relation à autrui, un lien social par lequel est reconnue entre les protagonistes l’existence d’une communauté d’intérêts.[…] La vente et l’achat se font par simple transfert du bien liquide en question. […] Il est dans l’intérêt de chaque producteur-échangiste d’adopter l’unité de compte majoritairement utilisée […].” (176).

Moralité : une société marchande qui se voit supprimer (ou même corrompre) sa monnaie ne tardera pas à s’imposer à elle-même, non sans tâtonnements, un autre système de liquidité, sous la pressante exigence, éprouvée par tous les individus, de restaurer le lien social par des rapports d’échanges marchands facilités, sécurisés et stabilisés : ce qu’il fallait démontrer. Sur l’espace marchand éclaté, “la recherche du bien le plus liquide par tous les acteurs engendre un processus à rétroactions positives qui polarise cumulativement les choix sur les liquidités les plus usitées. Ce processus, s’il se poursuit sans obstacle extérieur, conduit à une situation d’unanimité dans laquelle tous les membres du groupe partagent la même conception de ce qu’est la liquidité : le fractionnement [de départ] disparaît[xiii]. Cette liquidité ultime à laquelle tous adhèrent par la grâce de la polarisation mimétique est ce qu’on nomme monnaie. […] elle permet de tout obtenir, non pas en vertu de sa qualité intrinsèque, mais par la vertu de l’unanimité mimétique elle-même.” (179).

Les “travaux virtuels” n’auront pas tardé à être exécutés, sous la nécessité de restaurer la cohérence interne à l’ordre marchand. Et c’est d’après le modèle de concurrence mimétique.

4.3  LA CONCURRENCE MIMÉTIQUE

“La puissance et la stabilité d’une monnaie reposent sur le haut degré de confiance dont elle jouit dans son espace de circulation”. C’est ce qui est enseigné en boucle dans les universités et repris machinalement sur toutes les lèvres, surtout chez les politiques et leurs conseillers. À force de répétitions, le refrain est devenu d’une telle évidence que personne n’ose demander par quel processus naît la confiance collectiveen une monnaie et, le cas échéant, par quelle magie elle réussit à disparaître chez tous les individus. Du côté des économistes, on est quelque part handicapé de se répandre en explications : c’est un “phénomène intégralement sociologique”[xiv]qui ne peut qu’être fort mal rendu par des analyses généralement mécaniques.

À l’opposé, A. Orléan nous gratifie d’une analyse psychosociologique documentée sur l’émergence de la valeurcomme rapport de chacun à autrui et de tous à chacun, et qui prend pour substrat un objet quelconque. Certes, à propos de la genèse et de l’histoire des régimes monétaires, André Orléan ne saurait être fait pionnier. Mais sa réflexion n’en est pas moins une synthèse multidisciplinaire des plus rares et des plus hardies. Et pour faire la joie des économistes voués à la recherche fondamentale, la présente recension tente de restituer l’essentiel de son analyse consacrée à la concurrence et à la polarisation mimétiques.

A. Orléan se donne un point de départ La théorie de la classe de loisir, léguée depuis 1900 à la psychosociologie économique par Thorstein Veblen, et enrichie depuis par une galerie de socio-économistes. Parmi ces théoriciens, il convient de citer Georg Simmel, François Simiand, Émile Durkheim, Marcel Mauss et John Maynard Keynes au début du siècle passé et, à la fin de ce même siècle, Frédéric Lordon, Pierre Kende et Jean Baudrillard. La recherche scientifique sur la nature de la valeur en économiea donc traversé plus de deux siècles. À ce jour, elle repart, plus enrichie, du haut des nombreuses expériences historiques − variables, diversifiées, heureuses et calamiteuses − cherchant à mieux saisir, dans l’ordre marchand, l’articulation entre la valeur,le régime monétaireet le phénomène des prix.

Laissons A. Orléan résumer lui-même sa propre thèse sur la valeur, dont il fait partir la démonstration du “désir universel de liquidité”.

« Le désir de liquidité est à l’origine d’un processus de concurrence mimétique, à rétroactions positives, au cours desquels les biens liquides les plus en vue voient leur attrait s’accroître cumulativement jusqu’au point où une seule option est retenue au détriment de toutes les autres. Dans l’objet ainsi élu se manifeste à l’état pur, par la grâce de la polarisation mimétique, cette qualité spécifique qu’on nomme la “valeur économique”. Il en est [le substrat contingent mais] l’expression absolue. En conséquence, notre cadre théorique, loin de voir dans la monnaie une donnée secondaire et contingente de l’ordre marchand, la pense comme son rapport primordial, celui grâce auquel cet ordre social accède à l’existence complète. Ce rôle fondateur a pour base non pas quelque qualité intrinsèque qu’il faudrait spécifier [dans l’objet substrat], mais l’accord unanime des sociétaires pour reconnaître en elle [la monnaie] ce que les autres désirent absolument : la liquidité absolue.» (207).

Conclusion : « Dans la monnaie, c’est l’unité objective du corps social qui se donne à voir.» (207). Elle est « ce par quoi les rapports marchands se trouvent pleinement institués comme rapports nombrés. » (208) « Le point théoriquement décisif[de la présente thèse]

est dans la rupture radicale avec les approches substantielles de la valeur, pensée hors de l’échange comme donnée objective, déjà là, intrinsèque aux marchandises.» (207) A. Orléan insiste sur l’originalité de sa thèse (44) : « La tradition économique, souligne-t-il, privilégie une “économie des grandeurs” [prix, salaire, rente, intérêt, profit, quantité et volume] au détriment d’une “économie des relations”… Les individus séparés y entrent en relation non directement mais par l’intermédiaire de la circulation des marchandises », objets considérés, par effet de mirage, comme naturellement porteurs de valeurs propres.

La thèse d’A. Orléan est argumentée en quatre temps (206-207) : 1° Au tout début de l’ordre marchand sur un espace donné, il existe toujours une multiplicité de biens liquides ; et dans cette structure fractionnée coexistent une multiplicité d’évaluations privéesqui varient et s’entrechoquent selon les choix discrétionnaires des individus (208) 2° Une compétitionserrée est ainsi engagée entre ces objets liquides ; les choix des individus et des groupes se nouent et se dénouent sur fond d’un vaste mouvement mimétique de massequi, à la longue, se solde par une polarisationdes désirs privés de liquiditésur une petite poignée de biens liquides ; en fin de compte, la polarisation se fixe sur un seul et unique objet. 3° Ce dernier bien liquide resté en lice avec les suffrages de tous les individus devient la « liquidité absolue », « la monnaie [qui] s’impose à toutes les activités marchandes comme le tiers médiateur ». Elle « en identifie la valeur économique : elle est l’institution qui […] permet l’activité marchande définie comme activité tout entière tournée vers l’appropriation… » 4° « L’émergence de la monnaie met[ainsi]

fin à ce chaos et produit une valeur économiquereconnue par tous.» (208). « Le désir de la monnaie, et non la quête de biens utiles, est la force qui donne vie à toute la mécanique marchande ; il en constitue l’énergie originelle. »(13) (c’est nous qui soulignons).

4.4.  REFONDATION DE L’ÉCONOMIE

4.4.1 Des fondements d’un manifeste “institutionnaliste”

« La valeur est une puissance qui a pour origine le groupe social, par le biais de la mise en commun des passions et des pensées. Introduire cette réalité collective en économie constitue une innovation de grande ampleur là où d’ordinaire les économistes ne reconnaissent que l’action des volontés privées. Cette réalité … est … caractéristique du “fait social”» (222-223) et « mettrait fin au schisme qui déchire les sciences sociales entre économie, d’un côté, et sciences historiques de l’autre. » (223).

« On trouve au cœur de cette analyse des concepts qui sont d’ordinaire absents des livres d’économie : la polarisation mimétique des désirs, l’affect commun et la puissance de la multitude.» (222). « Le sentiment collectif que suscite l’affect commun n’est pas simplement la somme des sentiments individuels, il résulte plutôt d’une mise en écho mimétique des émotions individuelles : chacun est entraîné par tous.», conclut André Orléan, s’appuyant sur l’ouvrage classique d’Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique(225). « Pour se faire comprendre, précise A. Orléan, Durkheim prend l’exemple des différents règnes naturels et de leur succession hiérarchique : minéral, animal, humain. Chaque fois qu’on passe de l’un à l’autre, note-t-il, de nouvelles propriétés émergent que l’ordre antérieur ne connaissait pas, alors même que l’ordre supérieur ne résulte [des]… éléments appartenant à l’ordre inférieur. […] La vie est dans le tout, et non dans les parties.» Lorsque « on passe ainsi de la matière (physique) à la vie (biologique) et de la vie (biologique) à la conscience (psychique) […], une qualité nouvelle se fait jour par quoi le nouveau règne se trouve radicalement distingué du règne inférieur […] Le fait social est au fait individuel ce que le fait psychique est au fait biologique et le fait biologique au fait physique. L’autonomie du règne social, son irréductibilité aux individus, s’en déduisent directement.» (226), conclut A. Orléan citant largement É. Durkheim, avant de lui arracher cette sentence ultime pour souligner “la puissance de la multitude” :« Le groupe pense, sent, agit autrement que ne feraient ses membres, s’ils étaient isolés.»(229) (c’est nous qui soulignons).

4.4.2 Une macroéconomie tirée de la microéconomie

À l’ère du règne sans partage du néolibéralisme (depuis l’année 1979), le mouvement du savoir économique se dessine dans le sens opposé à cette doctrine durkheimienne. La macroéconomie est assurée de “coller le mieux à la réalité” en tirant de “façon explicite” sa théorie des “données” individuelles (besoins, préférences, objectifs, atouts, contraintes et modèles)[xv].

C’est dire à quel degré André Orléan est conscient de bousculer sa corporation scientifique d’appartenance, en énonçant les propositions ci-après :

1. En général, comme un toutn’est aucunement intelligible et prédictible au titre d’assemblagedes propriétés inhérentes aux parties qui le composent, la macroéconomie bâtie sur le monisme méthodologique ne rend aucunement intelligible et prédictible l’économie de la multitude. « On trouve au cœur de [la véritable] analyse[macroéconomique]

des concepts qui sont d’ordinaire absents des livres d’économie : la polarisation mimétiquedes désirs, l’affect communet la puissance de la multitude. Ils sont à la base de notre conception de la valeur économique » (222), car, « [selon la conception unidisciplinairede la valeur chez E. Durkheim], le groupe social est porteur d’une vie psychique d’un genre particulier, possédant une énergie et une autorité qu’on ne retrouve pas chez les individus isolés » (223).

2. En particulier, une macroéconomie tirée de la microéconomie repose sur des hypothèses irréalistes et scientifiquement insoutenables :

  1. Une première hypothèse “joue un rôle central” (62) en microéconomie. Dans la formation des préférences individuelles, elle ignore le mimétisme et la polarisation des désirs, de même que la compétition que se livrent les individus et les groupes dans l’appropriation des objets. Et pourtant, ces phénomènes sont vécus partout et de tous temps, notamment en liaison avec le fonctionnement des marchés. D’après cette hypothèse, les préférences individuelles ne se formeraient que dans le seul couloir étroit reliant chaque individu isolé aux propriétés naturellesdes objets qu’il convoite. Laséparation marchandesur laquelle la microéconomie courante est ainsi bâtie est une fausse hypothèse. Une macroéconomie agrégeant de telles préférences individuelles ne possède aucun grain de vérité sur la nature et la dynamique économiques propres à la multitude (62-64). « Elle ignore que ce qui est pensé et senti en commun acquiert une emprise extrême sur tous les esprits individuels et les transforme en profondeur. » (224).Notamment, “la demande de marché n’augmente pas nécessairement quand le prix chute, même si c’est le cas pour la demande individuelle”[xvi]
  2. La même hypothèse substantiellefabrique à peu de frais l’objectivitédes préférences individuelles. En imposant que jamais le désir des acteurs ne s’écarte de ce que dicte le calcul de l’utilité− le fameux calculus of pleasure and pain−, cette hypothèse force toute velléité de rivalité à se conformer strictement à ce que le calcul des utilités impose en toute rationalité[xvii]. « Les protagonistes restent froids et imperturbables en toutes circonstances, dépourvus d’affects autres que leur intérêt pour les biens utiles. » (63)

En conséquence, nos macro-économistes habituels ne sauraient imaginer une rivalité sortant de ce cadre formel rigide qui caractérise le fonctionnement des marchés, impose un tant soit peu leur équilibre, garantit leur efficience et les contraint à l’équité envers tous les coéchangistes. « Ce faisant, conclut A. Orléan, la violence acquisitive [indiscutablement débordante par moments et par endroits] se trouve de factoétroitement encadrée » (62) et toute dérive des marchés absolument conjurée. − En conséquence, fièvres d’hyperinflation, écroulement des monnaies, crises de subprimeset autres bulles spéculativessont autant d’événements absolument impossibles dans la quasi-totalité de nos modèles macroéconomiques.

  1. « L’hypothèse technique dite de  “convexité des préférences”, mise en avant par Arrow et Debreu comme une condition nécessaire pour qu’existe l’équilibre », en cache une autre : celle qui sous-entend que les préférences individuelles “objectives” ne sont ni « trop exagérées » (du genre « plus j’en ai plus j’en veux »), ni « trop exclusives » (du genre « un seul bien m’intéresse ») (64). Cette hypothèse « exclut d’emblée les préférences exagérées puisqu’elle suppose la saturation progressive de la satisfaction à la manière de ce qu’on ressent lorsqu’on consomme un produit alimentaire. Techniquement, on dit que l’utilité marginale est décroissante » (64).

A. Orléan ajoute (64) : « La convexité interdit également l’exclusivité des préférences en imposant que l’individu aime les mélanges. Autrement dit, elle suppose que l’accroissement de la diversité produit un accroissement de la satisfaction, toutes choses étant égales par ailleurs[xviii]. »

À propos de cette convexité qu’on retrouve dans toutes les sauces, n’allons pas chercher trop loin des contre-exemples indiscutables. Le besoin de liquidité, celui d’enrichissementou celui de consommation d’une œuvre d’artsont croissants. Et l’unité marginale consommée dans chaque cas possède une utilité plutôt croissante. La convexité de la courbe de demande est une notion très controversée, à tout le moins. En macroéconomie, la courbe agrégée des demandes individuelles est donc d’une convexité non justifiée, qui s’explique par une exclusion injustifiée de tous les comportements “monomaniaques” et “névrotiques” des individus dans leurs relations aux objets (65).

En conclusion, deux tâches de refondation doivent être menées par les théoriciens de l’économie : 1° en microéconomie, ils doivent théoriser non pas l’illusoire rapport utilitaireentre l’individu et les objets, mais la vraie rude concurrence mimétique entre coéchangistes ; 2° en macroéconomie, ils doivent troquer la statique de la séparation marchandecontre la dynamique de la polarisation sur la liquidité. Sans le sur-interpréter, laissons A. Orléan lui-même suggérer la conclusion à la profession des économistes : la refondationprivilégiera une « économie des relations » entre individus dans une compétition générale pour l’appropriation de la liquidité, au détriment d’une « économie des grandeurs » prescrivant l’idéal d’efficience quant à la position solitaire de chacun face aux utilités, quantités et prix des objets (44). « Le désir [général] de monnaie, et non la quête [individuelle] de biens utiles, est la force qui donne vie à toute la mécanique marchande : il en constitue l’énergie originelle. » (13).

4.4.3 Une tendance générale à l’équilibre

L’équilibre est un état physique d’un objet, en l’occurrence d’un marché. C’est un état de repos. Il apparaît lorsque toutes les forces qui sollicitent le changement de l’objet se neutralisent entre elles. Mais, pour peu que celles-ci manquent de se neutraliser, l’état de repos disparaît pour faire place au mouvement, c’est-à-dire à un déséquilibre porteur de changement.

Par exemple, l’équilibre en chimie est l’état d’un mélange harmonieux de plusieurs corps dont la composition et la proportion ne varient pas, en présence des réactions en tous sens mais qui se neutralisent. Dans son sens walrassien, l’équilibre généralen économie est un état de repos sur tous les marchés. Il est l’égalité entre l’offre et la demande de tous les objets. Il consacre la fin des valses des prix, des quantités et des assortiments. L’équilibre walrassien possède trois propriétés : a) les coéchangistes atteignent le maximum de satisfaction, et aucun ne voudrait y modifier quoi que ce soit, de peur de diminuer la somme des avantages pour tous et son propre acquis personnel (optimum) ; b) tous les acteurs sont le mieux servis possible et en toute équité (justice) ; et c) l’usage le plus avantageux est fait de toutes les ressources (efficience).

La théorie de l’équilibre général représente la démarche la plus éblouissante de logique en économie. Chaque étudiant admire à son sujet le génie des esprits pionniers de sa science, surtout sous sa version néoclassique. Tout est grandeur, tout est rapport des chiffres évaluant préférences, quantités, prix et assortiments des objets. Un fantôme d’architecte, imaginé en laboratoire et baptisé “main invisible” ou “commissaire-priseur”, fait ingénieusement s’ajuster ces grandeurs sur chaque marché et sur tous les marchés, avec un art consommé d’harmonie et de symétrie. Rêvé à l’origine comme un ensemble de propositions descriptives sur l’état réel d’une économie, l’équilibre général, depuis les travaux de Gérard Debreu en 1959, n’est plus qu’un exercice mathématique de résolution simultanée d’un système d’équations linéaires.

A. Orléan ne s’empêche donc pas de relever les observations ci-après.

  1. Tel qu’il est présenté par les économistes (néoclassiques surtout), l’équilibre général découle d’une loi naturelle régissant tous les phénomènes de l’univers. Certes, il est indiscutable que toute chose tend vers l’équilibre ; car toute action sur elle (de l’intérieur ou de l’extérieur) appelle d’elle une action proportionnée de sens opposé. Toutefois, les actions sont innombrables et en tous sens, de mêmes que les réactions : dans une chaîne interminable, les actions sont les conséquences des réactions antérieures, et celles-ci à leur tour font suite aux actions qui les ont précédées. Le déchaînement des unes et des autres débouche sur une longue suite de déséquilibres qui entretient en toute chose un mouvement quasi-permanent. Dans ces conditions, le repos (ou l’équilibre ou l’absence de mouvement), au cas où il aurait lieu, ne ferait que s’improviser dans une interminable file de déséquilibres successifs. Tout au plus, c’est un éclair qui s’évanouit aussitôt, l’espace de temps que d’innombrables forces du marché se neutralisent mutuellement. En réalité, il y va de l'”équilibre général” en économie  comme de l’improbable “alignement de tous les astres” en astronomie.
  2. L’équilibre général, tel qu’il est conçu et enseigné, est un état factice, fabriqué en laboratoire, supposant l’intervention sur le marché d’un acteur fantomatique. « Tout ce qui aurait pu

[empêcher l’harmonie et]

poser problème a été mis de côté : la jalousie, l’envie ou la violence d’un désir excessif. […] Le seul rapport au prix suffit à déterminer complètement la position de chacun des individus.» (67-68).

L’équilibre général ainsi sorti du laboratoire est donc à mille lieues de la réalité observée dans l’ordre marchand, façonné dans une âpre compétition et une imitation serrée entre les individus, sous un déluge permanent de publicités, au milieu des jalousies croisées, des envies polarisées, des désirs excessifs, des modes de consommation mimétiques, des habitudes grégaires et des réflexes en partage. Tant et si bien que les postulats comme la séparation marchandedes individus, le cloisonnement et la souveraineté des préférences, la satiabilité universelle des besoins, la substitution aux objets âprement disputés par d’autres, la versatilité des préférences individuelles, la valse des assortiments d’objets dans les paniers… ainsi que la convexité de la courbe de demande et l’existence des rendements croissants, renvoient à des réalités tellement rares chacune, et tellement improbables ensemble, que toutes les fois que la théorie économique vulgaire les généralise à tous les marchés et à tous les acteurs, elle le fait de toute évidence par un regrettable abus[xix].

Pour imaginer tousles marchés en équilibre fût-ce pendant le temps d’un éclair, les économistes conventionnels (disciples de Léon Walras) ont supprimé les tensions, raboté les aspérités, éliminé les excentricités, occulté les pressions, nié la compétition et gommé l’espace-temps … Bref, ces “scientifiques” ont, pour le théoriser, allègrement dépouillé le phénomène “marché” de tout son contexte socio-historique. Et la théorie de l’équilibre qui sort d’un tel laboratoire est gaillardement aspatial, atemporel, asocial et digne d’une fable angélique. Les terrestres sont dépeints comme des nymphes ne s’occupant dans leurs coquilles que de leurs propres désirs d’objets, branchées placidement sur les utilités, les acquérant exclusivement sous la pression du désir individuel, à la mesure de leur effort personnel, et en tirant jouissance avec le maximum de félicité. La plus sublime des béatitudes économiques c’est que le marché n’est pas le problème, il est plutôt lasolution la plus éblouissante d’efficacité et d’efficience.

La macroéconomie courante ne théorise pas la mystique collective qui s’empare des marchés ainsi que les vraies forces physiques qu’elle amène à s’y déployer dans un déséquilibre sans cesse reconduit. Bien au contraire, elle démarre sur une pétition de principe appelé “tendance économique pure”. Par exemple, avertit A. Orléan, « l’hypothèse d’une valeur financière objective ne tient pas. […] Le rôle du marché financier n’est pas de faire connaître une valeur [d’équilibre] qui lui préexisterait mais, sur la base des estimations subjectives des uns et des autres, de faire advenir une estimation de référence à laquelle tout le monde adhère.» (15).

Pour le moins, la logique exploratoire de la théorie macroéconomique est inversée ; et avec des faits de terrain abandonnés ou altérés, elle est détruite. « L’accent n’est jamais mis sur l’explication des faits économiques mais plutôt sur la construction […] apte à produire le bien-être collectif, c’est-à-dire une utopie.» (244)

Et cette utopie est belle à conter aux adolescents, avec la cohérence d’une formalisation mathématique, et à mille lieues de la réalité. Les marchés n’en finissent pas de démentir les équilibres factices qu’on leur prête ainsi, et de surprendre avec leurs délires.

  1. La “macroéconomie moderne” cherche sa justification et ses lettres de noblesse dans la microéconomie. L’illégitimité de ce monisme méthodologiquene requiert pas davantage de preuves : simplement, le toutn’est, en rien et dans aucun mode de pensée scientifique, susceptible d’être épuisé par la somme de ses parties.

En ces trois points ont été résumées les principales remarques d’A. Orléan − et de certains des penseurs qui l’ont inspiré. À ces critiques empiriques et logiques, nos macro-économistes ne sont généralement pas capables d’opposer d’autre argument que celui de la beauté de l’utopie et de la cohérence des modèles. Une fois admise l’universalité de la tendance à l’équilibre dans tous les phénomènes, il n’a toutefois jamais existé, dans la réalité des économies marchandes, plus d’équilibres générauxdes marchés qu’il vit des poissons en dehors de l’eau. La loi qui régit l’univers est de toute évidence celle des déséquilibres qui se succèdent interminablement.Avec les penseurs de toutes les disciplines du savoir, John-Maynard Keynes l’a dit à moitié, lorsqu’à la suite de Karl Marx et autres Joseph Schumpeter, il réfute la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say. Il considère que l’équilibre général de plein emploisur lequel sa profession s’épuise, est, au mieux, un cas très rare, à l’évidence non éligible à la dignité d’une loi scientifique.

4.4.4. Régulation ou dérégulation des marchés ?

Sagesse et modération, souveraineté et souplesse, obsession acquisitive et rationalité maximisatrice,… sont parmi les vertus généreusement prêtées par la théorie conventionnelle de l’économie à chaque acteur, à l’occasion des choix d’objets utiles sur le marché.

A. Orléan s’est attardé sur cette anthropologiequi n’appartient qu’aux économistes. Il a examiné la vision normative qui la fonde ; et pour la justifier dans l’ordre marchand, il a dégagé sa pertinence aux exigences de fonctionnement en équilibre du marché, et relevé sa conformité aux résultats qu’attendent les économistes, que ce soit au plan de la satisfaction des acteurs, ou en termes d’équité à l’égard de chaque acteur, ou, enfin, en vertu de l’efficience attendue du marché dans l’allocation des ressources. Le marché est réputé se réguler tout seul[xx]. Ceci est possible, de par la conjonction entre, d’une part, la posture d’individus ermites et, d’autre part, l’absence de toute influence croisée entre ces individus.

La monnaie est absente d’un tel scénario. Elle y est absente en tant qu’A. Orléan l’envisage comme de la violence de masse cristallisée dans n’importe quel objet, en vertu des milliers de désirs mimétiques qui s’y polarisent et lui confèrent le statut social de valeur universelle. Mais, à un tout autre titre, la monnaie est quand-même présente dans ce schéma. Elle y est dans le rôle d’intermédiaire ; elle y sert d’instrument neutre qui solde les échanges marchands, convertissant entre elles les valeurs-utilités. La sagesse et la modération étant généreusement prêtées aux acteurs sur le marché, et la main invisible du commissaire-priseur y réalisant tous les réglages qu’appelle l’équilibre, la capacité supposée du marché à s’autoréguler rend les crises inenvisageables.

Cette vision du marché et des coéchangistes vaut aux économistes classiques et à leurs successeurs néoclassiques le qualificatif pudique d’optimistes. Car, dans la réalité des choses, les crises des marchés, de même que les guerres à mobiles essentiellement économiques, montent en nombre, en virulence et en imprévisibilité depuis le 1ertiers du 20èsiècle. De quoi apporter de l’eau au moulin de la large famille des économistes keynésiens. Pour eux, l’observation de l’ordre marchand et du fonctionnement des échanges établit sans aucun doute que l’évolution est jalonnée des déséquilibres et des imperfections du marché, et que, au cas où il s’inviterait entre deux déséquilibres successifs, l’équilibre sans chômage reste un événement rare à la limite de l’improbable. Leur conclusion est claire et bien connue : l’imprescriptible mouvement des marchés tient à leurs déséquilibres tout aussi imprescriptibles. Au lieu d’épuiser la réflexion des économistes à caresser des utopies, la théorie économique devrait, à leur sens, s’astreindre à décrypter les lois des déséquilibresau seul carrefour des rapports sociaux et de la psychologie des multitudes. Elle gagnerait également à s’efforcer de percer la nature et les formes inédites d’une régulationqui prévienne les crises de l’ordre marchand et les gère avec efficacité.

Robert Boyer touche au cœur du drame des marchés : « Les capitalismes industriels ont besoin de stabilité des marchés financiers, mais les capitalismes financiers vivent de leur instabilité. »[xxi]

4.5  LA PIERRE ANGULAIRE DE LA REFONDATION

Bâtie sur des faits d’observation, cette sentence souligne la nécessité de réforme théorique jusqu’aux fondements-mêmes du savoir économique. Elle ne laisse entrevoir aucune chance de réussite pour les formes de régulation qu’édicte le courant institutionnaliste en vogue.

Des mesures de politique économique que propose ce courant semblent n’ouvrir aucune efficacité qui dépasse celle des placebos. En effet, non seulement ces mesures ne résolvent aucun problème économique de fond, mais elles ont le suprême inconvénient de chloroformer les consciences, en déplaçant l’intégralité des défis d’un espace à un autre, d’une catégorie sociale à une autre, ou d’une période de temps à une autre période de temps. Comment, par exemple, relever au Congo-Kinshasa le défi lié à la dollarisation de l’économie, tant que la monnaie reste pensée, désirée et gérée comme un simple intermédiaire d’échanges, et non comme un condensé des rapports sociaux par quoi s’exprime le pouvoir des individus et de la collectivité sur l’univers des objets ? Quel mirage que celui de battre une monnaie sans substrat de mystique collective, une institution creuse qui ne fonde ni la valeur au carrefour des aspirations grégaires, ni les échanges sur le marché domestique propre ! Et comment l’économiste isolé réussirait-il dans cette tâche si le socio-psychologue ne circonscrit pas avec lui le centre névralgique où se tissent et se détricotent les compromis collectifs ?

A. Orléan a l’avantage de rappeler à ses collègues économistes que la valeuren économie est, par nature, − pour leur savoir comme pour toutes les sciences humaines − une production collective des individus issue d’un processus social d’une rare complexité. Il précise : « notre cadre conceptuel, loin de voir dans la monnaie une donnée secondaire et contingente de l’ordre marchand, la pense comme son rapport primordial, celui grâce auquel cet ordre social accède à l’existence complète. Ce rôle fondateur a pour base, non pas quelque qualité intrinsèque qu’il faudrait spécifier, mais l’accord unanime des sociétaires pour reconnaître en elle ce que les autres désirent absolument : la liquidité absolue. » (207).

La pierre angulaire de la refondation du savoir économique sur l’ordre marchand est donc, d’après André Orléan, la prise en compte et la mise en équation, au départ de l’institution monétaire, de l’âpre bataille collective où se mêlent à la fois la compétition et le mimétisme entre les individus, sur fond des affects sans cesse partagés et sans cesse polarisés sur un seul substrat porteur de la valeur économique. Voici les deux dernières phrases reprises à la conclusion générale de son ouvrage : « La valeur n’est pas dans les objets ; elle est une production collective qui permet la vie en commun. Elle a la nature d’une institution.» (374)

V. QUELLES PERSPECTIVES POUR LA THÉORIE ÉCONOMIQUE ?

André Orléan est un penseur de l’économie, doublé d’un analyste de talent. Il porte ces deux qualités dans une corporation où l’époque de la pensée scientifique semble révolue, et où l’analyse le cède à l’estimation des modèles. Il nage donc à contre-courant : il prend l’époque du copier-coller pour celle de la réflexion, le temps de la moisson pour celui de l’ensemencement, l’ère du prosélytisme pour celle des prophètes. Il s’en défend en ces termes : « La théorie économique n’est pas un catalogue de recettes dans lequel on peut puiser au gré des circonstances, mais un corps de doctrines fortement structurées autour d’hypothèses, de méthodes et de résultats …» (10)

A. Orléan se trompe d’époque. Il se pose en maître à l’ère des épigones. Il se délite comme penseur par rapport à la vogue des modèles, et se met en marge du grand courant du pragmatisme grégaire. Ce penseur ne doit donc pas avoir été beaucoup lu. Dans la plupart des bibliothèques, son ouvrage doit moisir sur un rayon réservé aux œuvres de décoration.

Quel est son apport ? Et avant tout, de quoi parle-t-il à des millions de sourds-muets ?

« L’économie en tant que discipline traverse aujourd’hui une grave crise de légitimité. Alors qu’elle aurait dû être un guide pour nos sociétés, […] elle s’est révélée une source de confusion et d’erreur. […] Au lieu d’éveiller les esprits, elle les a endormis ; au lieu de les éclairer, elle les a obscurcis.» (9). Voilà l’essentiel en guise du diagnostic porté sur une époque, et du jugement porté sur un savoir. Pour ce qui relève étroitement de la problématique, A. Orléan fait parler Joseph Schumpeter, un célèbre “revenant” : « Le problème de la valeur doit toujours occuper la position centrale, en tant qu’instrument d’analyse principal » (12).

Et sur la nature de la valeur économique, il donne sa pensée iconoclaste, mais derrière le fantôme glaçant d’un certain Karl Marx : « la valeur avance masquée, sous la forme d’une grandeur objective, intrinsèque aux marchandises : “elle ne porte pas sur le front ce qu’elle est” (46). La valeur est un fait social … et en rien une grandeur “naturelle” » (45). La monnaie est première en ce qu’elle est ce par quoi la valeur marchande accède à l’existence. Le désir de monnaie et non la quête de biens utiles, est la force qui donne vie à toute la mécanique marchande ; il en constitue l’énergie originelle. » (13) Une thèse aussi antédiluvienne qu’hétérodoxe, est déterrée et laborieusement retravaillée, en réponse à la syncope du discours théorique devant l’imprévisible et l’indomptable dérive de l’ordre marchand contemporain.

Des interrogations et même des appréhensions restent pendantes, dès que le lecteur referme la dernière page de l’ouvrage d’André Orléan.

5.1 LE “SYSTÈME MARCHAND” DANS SON CONTEXTE

Quel contenu socio-historique précis recouvre le concept de système marchand chez Orléan ? S’agit-il de ce que, à la suite des travaux de Marx et de ses disciplines, une certaine tradition universitaire entend par “mode de production marchand simple” ? Deux réponses possibles : oui (5.1.1), et non (5.1.2).

5.1.1 Dans l’affirmative

Lorsque le concept de “système marchand” renvoie chez A. Orléan à n’importe lequel des  “modes de production marchands simples”, c’est-à-dire en dehors du capitalisme, le sous-système productif et la mécanique appariée des échanges marchands sont réconciliés dans la formule de transformation M-A-Mdonné par Marx et évoqué par Orléan lui-même. À l’évidence, la monnaie (A) y joue le rôle neutre d’intermédiaire dans l’échange: apparue à la faveur du mécanisme de polarisation mimétique qu’A. Orléan analyse et rend avec une remarquable originalité, la monnaie Aest néanmoins l’instrument qui fait s’échanger entre elles les valeurs d’usage (M) des objets. Elle les fait s’échanger dans des rapports quantitatifs soigneusement chiffrés ; ces proportionnalités sont variables, dépendant de la variation dans le temps des dotations en ressources et des pénibilités comparées du travail productif.

La valeurest ici particulière. Elle est subjective, et représentée par les qualités recherchées dans les objets. Ces derniers, en effet, sont convoités pour leur valeur d’usagepropre et non comme supports d’une quelconque valeur abstraite, universelle. La problématique de l’objectivité de la valeur ne se pose donc pas dans ce cas. Les physiocrates ont eu raison de soutenir cette vision dans les économies de l’Europe féodale (476-1789 p.C). À l’opposé, les classiques ont eu tort, et après eux les néoclassiques/marginalistes de tous les temps et de toutes les chapelles : ils appliquent indifféremment une telle caractéristiques au capitalisme.

Et pourtant, le capitalisme est une “nouvelle” formation socio-économique. La forme dominante de production vise de la valeur abstraite, générale, universelle. Le sous-système productif et la mécanique appariée des échanges marchands se réconcilient dans une tout autre logique − la quête du profit − et selon une tout autre formule de transformation A-M-A. La quête interminable de profit (dans le chef des entrepreneurs capitalistes) appelle sans cesse la quête interminable (dans le chef des salariés et autres petits producteurs indépendants) de tickets d’approvisionnement en divers objets. Et réciproquement.

Cette dynamique à deux mâchoires qui se relancent interminablement à l’échelle sociale. Elle se manifeste par une âpre lutte généralisée de tous les individus pour la liquidité.A. Orléan a eu ici la lumineuse intuition de décrypter la position centrale et souveraine de la monnaie, et de souligner le caractère contingent du substrat où la monnaie se matérialise (or, argent, coquillage, perle, papier banque, carté électronique,…).

5.1.2 Dans la négative

Dans la négative, on est dans le cas du capitalisme. Ici, l’obsession acquisitive de la valeur abstraite a pris la place éminente qu’occupait, dans les “productions marchandes simples” de la plupart des formations sociales précapitalistes, le souci généralisé à tous les coéchangistes de convoiter des propriétés précises dans tel ou tel objet. La critique qu’A. Orléan adresse à ce sujet à la théorie économique conventionnelle vient à point nommé et est pleinement justifiée : lavaleurn’est plusdans les propriétés des objets, la monnaie n’est plusun intermédiaire neutre dans l’échange, le troc ne recèle plus la vérité des échanges, la valeur d’échange des objets supplante et vide leur valeur d’usage, la logique des prix est déconnectée de celle de la valeur d’usage, l’attitude des coéchangistes devant les objets n’est plus celle qu’avaient leurs ancêtres.

Sur tous ces points, A. Orléan rejoint Karl Marx et souligne à maintes reprises cette identité de vue. Exemple (45) : « La forme valeur et le rapport de valeur des produits du travail n’ont absolument rien à faire avec leur nature physique. C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre euxqui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles. » (Les italiques sont de notre fait).

5.2 LA VALEUR ÉCONOMIQUE DANS SON CONTEXTE

Toutefois, A. Orléan souligne sa grande différence d’avec K. Marx sur un point majeur. Il dit son incompréhension lorsque ce néo-ricardien soutient la thèse classique de la valeur-travail, malgré le fait que « son analyse est la plus fouillée [sur la valeur]. Reposant sur l’hypothèse substantielle, cette thèse assume que la valeurdes objets renvoie au quantum de travail social moyenqui y est investi. « Son adhésion à la théorie de la valeur travail conduit Marx, malgré lui, à des positions qui sont en contradiction flagrante avec son approche socio-historique des rapports marchands, en particulier sa critique du fétichisme [de la marchandise]. » (48)

Ce “malentendu” était pourtant prévisible.

En effet, les deux économistes − Marx et Orléan − n’ont pas analysé une même réalité, loin s’en faut. Le premier a examiné le capitalisme. Le second dit avoir choisi d’analyser le système marchand sans plus ; et il est conscient d’exclure de son champ de vision le rapport capital-salarié. Il note : « la réflexion de ce livre porte exclusivement sur l’économie marchande et non sur le capitalisme. S’intéresser au capitalisme supposerait d’introduire, à côté de la séparation marchande, un autre rapport social, à savoir le rapport salarial. Il n’en sera rien. L’analyse qui suit ignore le salariatet traite la production à la manière d’une boîte noire, chaque acteur étant simultanément producteur et échangiste.» (24) C’est clair.

Distinctes, les deux bases de départ ne pouvaient amener l’analyse à des résultats identiques.

5.2.1 Pour K. Marx

Marx analyse le capitalisme, dans une paire de rapports sociaux verticaux : propriété privée exclusive des principaux moyens de production, et rapport salarial. Tandis qu’Orléan couple le rapport horizontal né de la séparation marchandedans la consommation, d’une part et, d’autre part, le rapport horizontal né de l’autonomie des “producteurs-coéchangistes”.

Contrairement au point de vue d’Orléan, Marx n’a jamais vu dans la valeur d’usage des objets le principe régissant les échanges marchands ou conférant au marché sa nature et sa cohérence. Il y a vu plutôt un précieux alibi, exploité par le capitaliste pour se soumettre le travailleur. De la quête de la subsistance ce dernier émerge la nécessité d’offrir au capitaliste sa force de travailcomme marchandise : en achetant celle-ci, le capitaliste a l’opportunité de transformer en Mune fraction de A. Dans le sillage de la concurrence mimétique polarisante, tous les individus vivent sous la pression d’une consommation différencialiste : c’est en faisant consommer tous les individus que l’entrepreneur capitaliste réussit à convertir “sa” production en argent (conversion de Men A). Cette double soumission est un rapport social qui force la société à performer, au profit du capitaliste, la transformation A-M-A. Au début comme au bout de la chaîne sociale,c’est, dans un grand vertige pour tous les individus, « le prix de tout et la valeur de rien», selon l’expression forte de l’économiste Steve Keen[xxii].

Ainsi, la course effrénée et généralisée à la liquidité (théorisée par A. Orléan) procède-t-elle de ces deux rapports sociaux contraignants. Cristallisant ces rapports, la monnaie se positionne comme la cheville ouvrière du capitalisme ; sa création, sa captation et sa détention représentent le plus grand enjeu sociétal et le plus grand défi pour les individus[xxiii]. D’une part, elle est âprement recherchée par le capitaliste qui n’en finit pas d’élargir son accumulation. D’autre part, sous le poids de la subsistance et de la publicité, la monnaie est enviée par les consommateurs qui n’en finissent pas de se faire concurrence et de s’imiter. Ici, la valeur qui fait se comparer et s’échanger les objets dans certaines proportions, est le degré de la ponction que subit le salarié. C’est en ce sens que Marx voit dans la valeur, non pas « un rapport des choses entre elles, mais un rapport social des hommes déterminé entre eux.» (45)[xxiv]

5.2.2 Pour A. Orléan

Le concept clef chez Orléan est celui de séparation marchande, défini par deux aspects inextricablement liés : 1° la fascination des “producteurs-échangistes”, libres et souverains, sur les utilités intrinsèques des objets, d’une part et, d’autre part, 2° l’inextricable incohérence des préférences et plans d’action des individus. C’est dans cette configuration de concepts qu’A. Orléan dit situer la critique du fétichisme de la marchandisechez Marx. À l’évidence, il est permis de douter de la pertinence d’une telle perception chez Orléan.

Par contre, l’analyse consacrée à la position de la monnaie et au fonctionnement des marchés financiers mérite un grand intérêt. Orléan donne de cette “institution” monnaie une conception qui, à juste titre et à la différence de la théorie classique, sort de la transformation M-A-Mpropre à la “la petite production marchande” pour rejoindre le cœur névralgique du système de “production marchande généralisée” qu’est le capitalisme. Non seulement il va au-delà du disque rayé néoclassique sur les “trois fonctions classiques de la monnaie”, mais il rapprochel’institution monétaire à la formule de transformation A-M-A’. Certes, pour quiconque a lu les trois premiers tomes du Capital  de Marx consacrés à l’analyse du “procès de production”, le rôle stratégique de l’argent Adans l’amorce de ce procès, dans l’éclipse des valeurs d’usage des objets et dans la création du rapport salarial, est loin d’avoir été relevé par A. Orléan. Certes, la même remarque peut être formulée pour les trois derniers tomes du Capital analysant le “procès d’accumulation” : Orléan éclipse le rôle que joue la monnaie dans l’accumulation et la polarisation sociale des richesses. Mais, à son actif, il convient de relever l’analyse incisive consacrée au rôle central et stratégique de la liquidité – et à la compétition sociale qu’elle suscite – dans le “procès de circulation” et dans la consommation.

Le fonctionnement des marchés financiers et boursiers a reçu un traitement de faveur dans l’ouvrage d’Orléan (261-354). L’analyse qui lui est consacrée est non seulement incisive et cohérente, mais elle est en phase avec le statut d’institution sociale que l’auteur retient de la monnaie, ainsi qu’avec le rejet par ce dernier de l’hypothèse de “séparation marchande” demeurée à jamais au centre de la théorie économique conventionnelle. Les analyses néo-marxistes consacrées aux secteurs financier et boursier ont rarement atteint une telle force de pénétration de la financecomme “fait de société”.

La force de l’intuition chez A. Orléan, la rigueur de son analyse et l’avantage qu’il a sur Marx en termes de recul dans le temps, font de L’Empire de la valeur, un matériaux précieux de notre temps, pour une théorie qui rend compte de la réalité économique contemporaine, surtout dans ses redoutables dérives. Il faut mettre un terme à cette blague acide : « un économiste est quelqu’un qui, quand vous lui montrez que quelque chose ne marche pas en pratique, répond : “Ah, mais est-ce que ça marche en théorie ?”»[xxv]


[i]   André Orléan : L’empire de la valeur – Refonder l’économie; Éditions du Seuil, Paris 2011. Toute citation tirée de cet ouvrage sera entre guillemets, suivie du numéro de la page entre parenthèses. Les mots, phrases et bouts de phrase mis en italiques ou entre un couple d’apostrophes, le sont par l’auteur du présent article, sauf indication contraire.

[ii]   Cette infortune semble universellement partagée. Élisabeth II d’Angleterre découvrait, ahurie, la même faille auprès des économistes de l’Université d’Oxford. En effet, ces théoriciens et experts ont avoué au monarque, au plus fort de la crise des subprimes en 2008, que, jusqu’à la veille du cataclysme, ils n’avaient rien vu venir et ne pouvaient rien voir venir, et qu’en plus, une fois face à la crise, ils ne voyaient pas très bien ni la suite des événements, ni encore moins les remèdes à apporter (Steve Keen : L’imposture économique; Éd. de l’Atelier, Paris 2014, p. 139).

[iii]  Le texte entre crochets est un ajout de notre part ; toutefois, il traduit la thèse défendue par A. Orléan .

[iv]  Edward Lazear (“Economic Imperialism“, in Quarterly Journal of Economics, 115 n°1, febr. 2000, p. 100).

[v]  Le concept de “valeur substantive” est employé chez A. Orléan dans le sens non conventionnel. Habituellement, il est utilisé pour désigner exclusivement la conception classique et marxiste reconnaissant à la valeurdes objets la substance du travail social moyen investi. Les tenants du concept de valeur utiliténe sont jamais, comme c’est le cas chez A. Orléan, confondus avec les classiques défenseurs de la “valeur substantive”.

[vi]  Le prix du marchépour chaque objet est donc, à la manière dont le philosophe allemand Friedrich Hegel concevait le réel, une manifestation contingente de la valeur intrinsèque. Il serait à la valeurce que le réelest à l’Idée absolue: c’est-à-dire son effectuation, son incarnation, sa manifestation contingente, son épiphanie. Lire Mabille B. : Hegel et l’épreuve de la contingence, Éditions Hermann ; Paris 2015

[vii]« C’est, explique K. Marx, la valeur du marché qui règle le rapport entre l’offre et la demande ou qui constitue le centre autour duquel les fluctuations de l’offre et de la demande font varier les prix du marché» (37).

[viii]   C’est une de ces fois inébranlables qui rendent les économistes néoclassiques toujours épatants ! Ce courant de pensée en rajoute : bien au-delà de ce “maximum de satisfaction”, les coéchangistes reçoivent en prime et le “surplus du consommateur” et le “surplus du producteur”. Donc, en plus d’être équitable et efficient, le marché sur-rémunère. Delà à lui vouer tout un culte, il n’y aura eu qu’un pas, allègrement franchi depuis Léon Walras.

[ix]   C’est une des 6 ou 7 conditions idéales de fonctionnement de “tout marché de concurrence pure et parfaite”, conditions présentées par les traités d’économie néoclassique comme les exigences des marchés transparents, performants, régulateurs et équitables.

[x]  Le duo a publié l’ouvrage iconoclaste au titre peu conventionnel et dont la digestion scientifique et intellectuelle est encore inachevée sous les arcades des universités de la planète : La monnaie entre violence et contrainte ; Éd. Odile-Jacob, Paris 2002.

[xi]  On sent, dans cette conception − et même dans sa formulation − la pensée et les accents que le célèbre philosophe allemand, Friedrich Hegel (1770-1831), a inoculés à plusieurs générations de penseurs et de scientifiques occidentaux des “Temps Modernes”. Les catégories philosophiques − opposées et intimement liées  − d’essenceet de phénomène, de contenuet de forme, d’êtreet d’exister, de nécessitéet de contingence… ont envahi tous les esprits et tous les discours indistinctement.

[xii]  André Orléans retient que les classiques soutiennent que la valeur totalisante se forme en dehors des échanges marchands. Il signale qu’à ce sujet, Marx et les marxistes sont ambivalents, même “contradictoires” : ils retiendraient les rapports d’échanges etl’instance de production.

[xiii]  André Orléan affirme, sur cette analyse, être au diapason avec Spinoza (Éthique, IV, appendice, 28), en partage de nombreux points communs avec l’analyse que propose Karl Menger (dans « On the Origin of Money»), et tributaire de la synthèse de ces deux analyses dans Michel Anglietta et André Orléan : La monnaie entre violence et confiance; Éditions Odile Jacob, Paris 2002

[xiv]A. Orléan cite ici (p. 202) Georg Simmel (Philosophie de l’argent; éd. PUF, Paris 1987).

[xv]Kabuya Kalala, François et Tsasa K. Jean Paul : Macroéconomie – Fondements, microfondements et politiques ; Éditions Hermann, Paris 2018, p. 20. « La macroéconomie moderne est essentiellement bâtie sur les fondements microéconomiques. En effet, la théorie macroéconomique moderne commence par considérer la manière dont les unités institutionnelles individuelles, principalement les consommateurs et les entreprises, prennent leurs décisions et interagissent entre elles dans une économie. Ensuite, elle examine comment l’interaction de leurs choix affecte l’équilibre macroéconomique » (p. 176).

[xvi]   Steve Keen : L’imposture économique ; Éd. de l’Atelier, Paris 2014, p. 87.

[xvii]Les principes d’identité, de transitivité, de non-contradiction, de tiers-exclu… sont observés. L’économétrie en retire ses lettres de noblesse, même lorsque l’économètre brasse du vent.

[xviii]  « Techniquement, si deux paniers P1et P2procurant la même utilité (ou satisfaction) sont combinés sous la forme aP1+ (1-a) P2avec a strictement entre 0 et 1, cela entraîne un accroissement de l’utilité obtenue», note d’A. Orléan (64-65).

[xix]  De fait, l’utilité des objets n’est pas tant liée à leurs propriétés intrinsèques qu’à leur mirage social. Les objets à odeur repoussante, ou à goût fort, ou nuisibles à la santé, ou simplement extravagants, ou sans qualité naturelle évidente (tels les cigarettes, les fromages forts, les cravates, les gaines, les redingotes ou les papiers-titres) entrent-ils dans la consommation des individus en vertu de leurs propriétés physiques spontanément désirables ? Chaque consommateur les aurait-il découvertes et convoitées tout seul, avant de se tuer à les acquérir ? Est-il aisé pour les consommateurs de substituer à pied levé tel ou tel de ces objets par un autre ? Ou, au contraire, de sursaturer leur consommation en les recherchant sans limites ?

[xx]« Que l’on vante les irremplaçables vertus [du marché] comme le fait l’école de Chicago, à l’instar de Milton Friedmann, ou que l’on propose d’en corriger les failles selon les préceptes d’un néokeynésianisme dont Joseph Stiglitz et Paul Krugman sont deux éminents représentants (…), le marché est la forme canonique de coordination économique entre agents formellement égaux.», témoigne Robert Boyer : Économie politique des capitalismes – Théorie de la régulation et des crises; Éd. La découverte, Paris 2015, p. 5 (Les italiques du texte cité sont dus à nous).

[xxi]  Roger Boyer : op. cit. p. 279.

[xxii]  Steve Keen : L’imposture économique ; Éd. de l’Atelier, Paris 2014, p. 139.

[xxiii]  Dans les sociétés capitalistes “développées”, il convient de s’interroger sur le contenu de la citoyenneté. Trois critères orientent “l’immigration choisie” : peuvent être cooptés citoyens les immigrés qui, dans l’immédiat, ont une force de travail à offrir, et auront, à court terme, des revenus pour financer la consommationet de quoi payer impôts et taxes.Aux infortunés pays d’origine des immigrants, il revient la charge de financer ce potentiel !

[xxiv]  Piero Sraffa : Production de marchandises par des marchandises, Éd. Dunod, Paris 1999

[xxiv]  Steve Keen : op. cit., p. 145.

M.E.S. n°105, juillet-septembre 2018