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La famille d’accueil du migrant pour études au Congo-Kinshasa : est-ce une institution de purification ?

La famille d’accueil du migrant pour études au Congo-Kinshasa : est-ce une institution de purification ?

par

Sylvain Musinde Sangwa

Professeur à l’Institut Supérieur de Commerce de Kinshasa

Résumé : cet article porte essentiellement sur la vie du migrant pour études dans la famille d’accueil au Congo-Kinshasa. Cinq migrants sont constitué des cas concrets, illustrant la vie que mènent la plupart des jeunes pour atteindre, un jour, la plénitude d’une vie réussie grâce à la magie d’une formation de caractère. Au terme de cette étude, nous sommes arrivé à la conclusion selon laquelle un migrant pour études qui évolue dans une famille d’accueil est correctement formé aussi bien physiquement, mentalement que psychologiquement contrairement à celui qui a passé sa vie à l’internat, qui a été locataire et surtout, par rapport à celui qui coule des jours tranquilles, aux côtés des parents biologiques. Un migrant pour études, avant de terminer son cursus scolaire, est censé être passé par des étapes extraordinaires qui l’ont préparée pour la vie. Ce qui atteste sa capacité d’adaptation sociale et de réussite dans la vie professionnelle.

Mots-clésfamilled’accueil,-migrant,-études,-institution,-purification,-congolais

Introduction

La sagesse mambwe, un peuple de la République Démocratique du Congo, renseigne ” qu’un orphelin, malgré la nature, la beauté de sa danse et la cadence de ses pas, ne récolte que haine, mépris et désintéressement auprès du public au lieu des applaudissements mérités. A lui, on demande de libérer vite la scène, au profit des autres concurrents qui ont leurs parents sur place et qui sont applaudis et soulevés avant même qu’il n’amorce son premier pas de danse».

Autrement dit, ce qui importe pour un orphelin, c’est de ne pas sombrer dans le découragement, mais de se concentrer au contraire sur l’objectif qu’il s’est assigné. Ainsi, il réussira sa mission. Tel est le cas pour la plupart des migrants pour études qui vivent dans des familles d’accueil pareilles à de vrais orphelins. Il en est de même de ceux qui vivent avec leurs marâtres. Car, en dépit des interminables corvées qu’ils endurent à longueur des journées, ils ne sont jamais applaudis à l’instar des enfants légitimes qui se prélassent constamment sous les courtines, mais vantés comme jamais.

Avant tout cela, proposons d’abord ce que nous entendons par famille d’accueil, une locution qui est perçue autrement en Occident, en général, et en France, en particulier, car ayant pour mission,« d’héberger et d’accompagner, dans un temps limité ou non, des personnes en situation difficile, de jeunes personnes venant d’un autre pays ou des élèves scolarisés loin de leur famille. Elle désigne couramment trois professions distinctes : 

– l’assistant familialaccueillant et éduquant des mineurs et des jeunes majeurs placés par l’Aide sociale à l’enfance;

– l’accueil familialagréé par le Conseil général ou salarié par une structure médico-sociale afin d’héberger des personnes âgées ou en situation de handicap[1] ».

En Afrique, et plus précisément, en République Démocratique du Congo, toute famille d’un membre de la famille restreinte, de la famille élargie et même du village, constitue une famille d’accueil pour tous, enfants comme adultes. Quant au ‘’migrant pour études’’, nous nous référons à ce sujet, à Éric Richard ainsi qu’à Julie Mareschal[2]pour qui, « être un migrant pour études, il ne faut pas habiter chez ses parents à temps plein durant l’année scolaire et avoir quitté sa région pour effectuer des études »Pour notre part, nous estimons que le fait de quitter ses parents et d’aller vivre dans un autre village ou cité, même la plus proche, suffit pour être qualifié de migrant pour études. 

De ce point de vue, envoyer son enfant, loin, dans une famille d’accueil, pour raison d’études, sans tenir compte aussi bien de son âge, de son sexe et du lieu où il devra aller, relève, le plus souvent, d’une décision difficile à prendre pour un parent. Tout comme il est aussi difficile de faire accepter au reste des membres de la famille et, surtout, à la mère, le départ de l’enfant dans une autre famille dont on ignore son sens de responsabilité et d’amour vis-à-vis des autres membres de famille. S’agissant d’une mère, en dépit de toute forme de certitude donnée à ce sujet par son mari, elle reste toujours soucieuse tout le temps pendant lequel son enfant vit chez autrui : a-t-il bien mangé là où il est? Le traite-t-on avec considération dans ladite famille ?

Ces mêmes auteurs[3], attestent dans une autre étude que« quitter sa famille ainsi que son milieu d’origine pour entreprendre des études supérieures peut représenter de nombreux défis lorsqu’on a 17 ou 18 ans. En plus de s’ajuster à un nouveau régime scolaire, les migrants pour études doivent s’adapter à un nouveau milieu de vie loin de leurs proches et de leurs repères habituels ».

Pourquoi un enfant congolais doit-il se déplacer loin de sa famille pour entreprendre des études? La réponse à cette question est facile à deviner. En effet, en République Démocratique du Congo, il n’est pas encore organisé, jusqu’à ce jour, à travers tous ses coins et recoins, des écoles primaires et secondaires, avec des structures complètes et moins encore des instituts supérieurs et des universités dotées de toutes les sections et facultés souhaitées pour empêcher de tels déplacements des enfants pour des contrées plus pourvues en établissements d’enseignement. Toutes ces pérégrinations sont effectuées en vertu, certainement, d’un but à atteindre, celui de voir l’ascension sociale de leur enfant et d’une garantie assurée de réussite pour toute la famille. 

Voilà pourquoi, dans le présent article, contrairement à la thèse soutenue par Jean-Marie Tchegho[4]qui consacre le dépassement des théories démographiques et économiques de l’exode rural et la formulation de la théorie éducative, nous abordons quant à nous, cette question sous un autre angle, en relevant, d’abord les causes à la base de ces migrations pour études, ensuite en décrivant autant que possible, la vie que mène cette catégorie de personnes en milieux ruraux comme aux centres urbains, et enfin, en décelant le type d’homme ou de femme que génère ce mode de migration.

De ce point de vue, les migrants pour études qui ont été hébergés dans des internats, qui ont été des locataires dans des maisons privées ou qui s’étaient déplacés avec leurs parents pour raisons d’études, ne sont pas concernés par cette réflexion.

I. Migrations pour études: un phénomène répandu au Congo-Kinshasa

– Contexte général 

Si pour Claire Schiff[5], « les enfants et les adolescents migrants constituent la part la plus méconnue de la population d’origine étrangère, cela ne signifie pas qu’elles n’existent pas. En Afrique, par exemple, elles ont une certaine particularité, car elles constituent à  plus 70% de la population juvénile qui fait des mouvements de déplacement vers des familles d’accueil dans des villes en vue d’étudier ». Ces migrations ainsi que le soulignent des chercheurs des Universités Félix Houphouët-Boigny et Cocody-Abidjan, « jouent un rôle important dans la croissance démographique de ces villes où (…) la population scolaire et universitaire croît d’environ quatre fois plus vite que l’effectif total de la population, un phénomène qui est lié à l’importance quantitative et qualitative des équipements scolaires et universitaires qu’abritent ces localités[6]». Ce qui s’explique, notamment, avec l’avènement de la colonisation depuis le 18e siècle qui propulsa l’enseignement tant du primaire, du secondaire que de l’université, sans oublier la formation professionnelle. Les migrations ont ainsi pris depuis de l’ampleur.

En dépit de cet intérêt, il était pratiquement difficile, voire impossible, pour les colonisateurs d’implanter des écoles à travers tous les villages de la colonie pour plusieurs raisons dont les principales furent le nombre réduit du personnel enseignant qualifié et l’inaccessibilité de certains coins du pays. C’est ainsi qu’à certains endroits de la République, une école proche est située à plus de dix kilomètres de distance.

Etant donné que le souhait d’ascension sociale par l’entremise des études dans les pays africains est clairement avéré, car désormais, c’est à chaque famille qu’il revient de tout faire pour s’afficher parmi les élus engagés dans cette ‘’voie du salut’’, en décidant d’envoyer ses enfants, loin chez un membre de famille, pour cette forme de migration. Parlant des adolescents qui immigrent vers la France, Claire Schiff[7]adopte notre démarche lorsqu’elle reconnait que « ces adolescents, dont les familles vivent souvent dans des conditions matérielles précaires, ont parfois le souci de contribuer aux revenus de leurs parents. La priorité d’un grand nombre d’entre eux est d’acquérir des compétences professionnelles qui leur permettront d’exercer rapidement un métier ». Ce qui milite largement en faveur d’une migration scolaire qui est maintenant perçue par un grand nombre comme étant un phénomène qui distille bon nombre d’avantages en faveur de l’enfant migrant. 

  • Contexte particulier de la République Démocratique du Congo

Ainsi que nous le reconnaissions, il y a peu, les familles congolaises dans leur ensemble, qu’elles soient des milieux ruraux ou des centres urbains, s’organisent dans la mesure de leurs possibilités pour contribuer à la formation scolaire de leurs enfants en vue d’espérer, plus tard, la survenue d’une « vie meilleure et pourquoi pas, de la considération pour la famille » ?De là, toute la motivation des parents de se démener tant bien que mal et de trouver de quoi envoyer leurs enfants au loin, pour des raisons d’études. Ce qui est devenu pour chaque parent, non seulement une obligation, mais aussi un devoir frisant l’obsession. Ce phénomène qui s’est répandu à travers toute la République Démocratique du Congo a contribué de beaucoup à la liquidation de l’analphabétisme et surtout à l’embellie économique au sein des familles qui ont compris l’intérêt de scolariser leurs enfants. 

Depuis la colonisation belge jusqu’à une époque récente, l’école primaire au Congo-Kinshasa n’organise, pour la plupart des cas, dans les villages où elle a lieu, que le cycle élémentaire, c’est-à-dire la première et la deuxième année primaire. Celle-ci, de manière générale, ne disposait souvent que d’une salle de classe si pas deux placées sous la supervision d’un seul enseignant. D’ailleurs, cette école succursale n’est presque pas implantée dans un seul village, mais plutôt à l’intersection de deux, de trois ou de quatre villages. De cette façon, c’est à partir de la troisième année primaire qu’un enfant pouvait abandonner ses parents pour rejoindre une famille d’accueil, chez un membre de famille, dans un autre village ou en ville. A défaut, on obligeait à cet enfant d’interrompre son cursus scolaire pour embrasser les travaux champêtres.

Souvent, c’est pour éviter qu’un tel cas n’arrive à leur enfant que des parents se décidaient, la mort dans l’âme, d’envoyer leur progéniture loin, à des centaines, voire à des milliers des kilomètres. Certains parents qui avaient de l’aversion pour ces écoles succursales envoyaient leurs enfants en ville sous la responsabilité de quelqu’un de ‘’sûr’’, qui pouvait être, un homme ou une femme, généralement, un oncle ou une tante, un grand frère ou une grande sœur, un cousin ou une cousine à la seule condition d’être marié. Il sied de relever que la raison majeure qui amenait une famille à faire migrer un enfant en vue d’aller étudier chez un membre de famille est la pauvreté des parents et donc l’insuffisance de moyens que requiert cette scolarisation. 

– Causes des migrations pour études

Pour ce qui est de la République Démocratique du Congo, nous avons identifié trois catégories des causes qui obligent les enfants et les jeunes à aller poursuivre leurs études dans des familles d’accueil, loin de leurs parents biologiques, avec ou sans leur accord. Ces causes sont dues principalement à:

  • la demande d’un membre de famille en vue de venir l’aider à effectuer de petites courses domestiques. Beaucoup de familles en Afrique, en général et, en République Démocratique du Congo, en particulier, continuent à vivre selon le principe de la solidarité clanique qui stipule que « chaque membre travaille, non pas pour lui-même, mais pour toute la communauté dont il fait intégralement partie[8] ». Cette évidence est mieux rendue à travers l’adage« l’enfant est à vous lorsqu’il est encore dans le ventre de votre épouse et à la communauté tout entière après sa naissance », une réalité qui,  à point nommé, vient justifier cette demande d’un membre de famille qui considère l’enfant sollicité comme son propre enfant et qu’il a, à proprement parler, le devoir, l’obligation et la responsabilité de le faire étudier. Dans un cas comme celui-ci, les parents biologiques n’ont pas le droit de lui refuser cette main tendue qui atteste cette solidarité ;
  • la demande des parents pour incapacité de faire étudier leur enfant. Pour la même raison de solidarité, les parents qui ne sont pas en mesure, matériellement et financièrement, de faire étudier leur enfant, sollicitent le concours d’un membre de famille au cas où, aucun de ses propres enfants n’est en mesure de prendre en charge un de leurs jeunes frères ou sœurs. C’est ainsi que pour René Dumont[9], que l’on soit « député ou fonctionnaire, l’Africain ‘’arrivé’’ se dit obligé de ‘’ prendre en charge’’  sa famille élargie, sinon ses amis et son village. La tradition d’hospitalité africaine est très respectable, si elle permet au neveu pauvre de poursuivre ses études » ;
  • l’absence d’écoles ou autres cycles ; -absence des sections ou filières souhaitées ; -absence d’écoles techniques et professionnelles et enfin absence des instituts supérieurs ou des universités. Pour ce qui est de cette catégorie des causes, comme souligné plus haut, en République Démocratique du Congo, un pays continent par sa superficie, il a été difficile sinon impossible pour la Belgique, puissance coloniale lors de l’implantation du système éducatif, de doter chaque village d’une école primaire et/ou secondaire. Il en est de même des écoles des métiers et de l’université qui n’ont vu le jour que peu avant l’accession du pays à l’indépendance, en 1960, soit en 1954, pour l’université de Kinshasa et en 1956, pour l’université de Lubumbashi.

C’est, compte tenu de ces différentes causes que se justifie la migration d’un enfant de sa famille vers une autre entité et contrairement à ceux qui sont dans les centres urbains, les enfants des milieux ruraux (villages ou localités) qui ont atteint l’âge de scolarité parcourent, chaque jour, plusieurs kilomètres à pieds pour atteindre leur établissement scolaire. N’oublions pas non plus que l’itinéraire emprunté par ces dévoués d’études est parsemé d’innombrables embuches, notamment, des menaces qu’ils reçoivent chaque jour à l’aller comme au retour, par certains jeunes mal éduqués des villages traversés lorsqu’ils ne sont pas accompagnés par des adultes. Cette insécurité réelle ou supposéeest un sujet de préoccupation de chaque instant pour ces ‘’ambassadeurs’’ de leurs entités. 

(1) Sangwa Koli-Ndiba, idem, p.19.

Ce tableau nous permet d’apprécier le % des migrants pour études par catégorie d’âge et par sexe. Celui-ci nous révèle que plus les enfants prennent de l’âge, ce sont les garçons qui voient leur pourcentage augmenté. Cela est dû non seulement à la culture africaine qui n’encourage pas davantage les études des filles à cause de leur fragilité, mais surtout à cause de leur disposition aux querelles interminables entre femmes et au risque d’inceste dont elles sont régulièrement reprochées.

II. LA FAMILLE D’ACCUEIL : EST-CE UNE INSTITUTION DE PURIFICATION?

Si le rôle d’une famille d’accueil, « c’est accompagner un enfant en difficulté, participer à son éducation, lui offrir un cadre affectif et éducatif qui tient compte de ses besoins, et surtout favoriser son épanouissement[11] » ; en République Démocratique du Congo, ce rôle se trouve perverti, car ici un migrant pour études est constamment soumis à des séances de maltraitance que l’on assimile allègrement à une forme de purification entendue comme un procédé consistant à ôter d’une personne, ce qui s’y trouve d’impur et d’étranger surtout lorsqu’il s’agit d’un enfant qui n’est pas légitime. Ce qu’atteste cette opinion regardée comme dogme en République Démocratique du Congo, opinion selon laquelle« élever un enfant d’autrui, c’est comme dresser une bête fauve dans sa maison qui, un jour, finira par vous dévorer. Un enfant autre que son propre enfant ne songera, quoique l’on fasse, qu’à ses vrais parents». 

Voilà pourquoi, on soutient que loin des parents, l’enfant est le plus souvent à la merci de la famille d’accueil. Son salut dépend prioritairement de son tuteur et surtout de la relation de parenté qu’il entretient avec l’homme ou avec la femme. Autrement dit, le migrant appartenant à la famille de l’épouse est généralement bien traité que celui qui ressort de la famille de l’époux. Les raisons de cette injustice n’ont jamais été élucidées. Dans les lignes qui suivent, nous tenterons de démêler ce fâcheux et déraisonnable imbroglio.

Quant à nous, nous croyons que cette désarticulation est due au fait que la femme protège mieux les siens dès lors que c’est elle qui gère la cuisine à la base de ce problème récurrent de la nourriture, une quadrature du cercle, qui se pose chez presque tous migrants pour études dans une famille d’accueil en milieu rural comme au centre urbain.

– Un migrant appartenant à la famille de l’époux

En République Démocratique du Congo comme partout en Afrique, l’homme ou le mari a toujours été considéré comme le chef de la famille et, entant que tel, il lui revient de plein droit de décider avec ou sans l’accord de son épouse de la prise en charge d’un membre de famille qu’il soit de son côté ou de celui de son partenaire. Normalement, l’enfant qu’on adopte ne doit pas se sentir comme un étranger au couple, mais plutôt comme le produit de l’amour de ce couple vis-à-vis de ce dernier, car résultant de leur décision concertée. C’est par rapport à cela que Suzanne Lallemand[12]soutient qu’« en Occident, le fait d’élever un enfant que l’on n’a pas engendré se conçoit comme simulation de parenté, comme feinte de filiation. Or, dans la plupart des sociétés traditionnelles, la captation du rejeton d’autrui ne s’effectue pas selon ces auspices. Peut-être convient-il alors d’assigner à ce processus une place du côté de l’alliance, et de rechercher si la circulation des enfants ressemble à la circulation des femmes dans le mariage, et, aussi, s’y articule ».

Toutefois, bien intégré dans la famille d’accueil, le garçon comme la fille sont appelés de forcer leur gentillesse en daignant de tout faire pour mieux être accepté. Dans la plupart des cas, il est difficile de faire un distinguo entre un tel enfant et un tel domestique et/ou une telle bonne, tant on le regarde comme un esclave sans plus. Autrement, il est cette personne qui ne peut pas se reposer encore moins qui ne peut pas se fatiguer étant donné que ses études, sa nourriture et ses habits sont supportés en considération des services qu’il consent à rendre, volontiers, à sa famille d’accueil.

– Un migrant appartenant à la famille de l’épouse

Un migrant pour études habitant chez une femme qui est sa parente, voit sa situation se présenter autrement par rapport à celui qui est issu de la famille du mari du fait qu’une épouse se doit de servir correctement ses dépendants. En d’autres termes, un migrant pour études qui vit chez sa sœur, cousine, tante paternelle ou maternelle est mieux intégré dans la famille d’accueil, car il est, à quelques exceptions près, chez ses parents biologiques.

Des cas sont légions pour lesquels on assiste à l’intervention du petit-frère ou du neveu, de la petite sœur ou de la nièce qui demande à la maitresse de la maison, sa parente de se montrer quelque peu indulgente et pourquoi pas compatissante à l’endroit des proches de son mari ? Même pour réclamer quelque chose, généralement, ce sont les proches de l’épouse qui sont les mieux écoutés et qui peuvent espérer une suite positive.

Il en est de même en ce qui concerne les différents travaux qui doivent être exécutés par les enfants. En effet, pour ce cas d’espèce, les enfants légitimes par rapport à ceux qui relèvent de la dépendance familiale de l’épouse se voient, le plus souvent, dispensés de beaucoup de travaux domestiques à l’opposé des enfants qui relèvent de l’obédience du mari. Beaucoup d’époux assistent impuissants à la maltraitance de leurs proches par leurs épouses. Dans l’opinion, en pareil cas, on interprète cette trop grande tolérance de l’époux comme l’expression la plus parlante de son envoutement par son épouse ou du manque d’autorité du mari, que l’on regarde comme un lâche vivant au cul de sa femme et qui se dissimile sous le couvert de sa dulcinée.

Tableau II Liens de parenté des migrants pour études
Epouxépouses
70%30%

Le tableau no2 fait ressortir les liens de parenté entre les migrants pour études avec l’un des membres du couple de la famille d’accueil. Il s’avère que souvent, c’est l’époux qui reçoit plus des migrants que son épouse, car étant chef de famille et pourvoyeur des moyens de survie de la maisonnée.

Dans les lignes qui suivent, nous nous proposons d’illustrer certains faits vécus par quelques migrants pour études, qu’ils soient des milieux ruraux ou des centres urbains.

 – En milieu rural

Pour espérer trouver à manger chaque jour, le migrant devra consentir à :

  • aller puiser de l’eau à la source ou à la rivière pour la maisonnée après le cours ou alors à l’avant-midi, s’il est de la vacation de l’après-midi;
  • pratiquer les travaux champêtres, le transport des produits de champs compris;
  • assurer la propreté de la parcelle ;
  • accepter, sans aucun état d’âme, toute injustice dans l’application des sanctions entre les enfants légitimes et lui;
  • se montrer disponible à toute heure de la journée ou de la nuit en apportant son assistance lorsqu’elle est sollicitée;
  • etc. 

– Dans les centres urbains

Qu’il soit garçon ou fille, le migrant pour études vivant dans une famille d’accueil est appelé souvent à :

– s’occuper de la propreté de la maison et de la cour ;

– se réveiller avant tout le monde pour apprêter le feu et même le petit déjeuner ;

– faire la vaisselle et la lessive de toute la famille, celle des enfants de son âge comprise;

– dormir tard, c’est-à-dire après tout le monde pour s’assurer que rien n’a été oublié par rapport à ses obligations familiales;

– ne pas partager la chambre avec les enfants du tuteur ;

– faire le marché et préparer des repas ;

– exécuter des travaux non requis par rapport à son âge et à sa force physique ;

– exécuter correctement les sanctions qui lui sont infligées contrairement aux enfants légitimes qui ne sont pas concernés et qui les considèrent comme étant sans conviction.

III. UN MIGRANT POUR ETUDES DANS UNE FAMILLE D’ACCUEIL: UNE VRAIE ECOLE DE VIE

Dans cette partie de l’étude, nous nous proposons de nous appesantir sur quelques cas des migrants pour études à travers certaines provinces de la République Démocratique du Congo où il sera question de passer en revue le parcours de ces jeunes gens et jeunes filles qui se livrent, pour raison d’études, entre les mains des membres de famille qui les gèrent à leur manière, mais qui, en dernière instance, finissent par faire d’eux de grands hommes et de braves dames.

En d’autres termes, en voulant traiter ces migrants pour études au même titre qu’une main-d’œuvre bon marché, c’est-à-dire corvéable, à merci, ils les rendent, sans le savoir, mentalement aiguisés et prêts à affronter, contre vents et marées, tous aléas imaginables de la vie. Autrement dit, de tels enfants ont fini par grandir, devenant grâce à cette maltraitance, des êtres audacieux, engagés, motivés et donc prêts pour affronter le combat de la vie.

Après avoir usé sa culotte, quoique petitement, dans la classe de maternelle appelée dans le jargon du coin ‘’classedu désordre’’, parce qu’on y entre et on y sort sans l’avis de son instituteur, Nyembo[13]fera partie de la délégation de quatre personnes qui doivent quitter son village natal à l’âge de huit ans, pour Likasi, une des villes de la province du Haut Katanga, en vue d’entreprendre des études auprès de son grand-frère, policier de carrière, qui a demandé à son père, de lui faire parvenir son épouse et son bébé de six mois, mais aussi son jeune frère.

Nyembo n’était ni le premier ni le dernier à quitter son village pour des études, loin de ses parents. Si lui a eu de la chance de se retrouver chez son grand-frère, les autres ont atterri, soit chez leurs oncles et tantes paternels ou maternels, soit chez leurs frères et sœurs, cousines et cousins, dans cette ville. Pendant que les autres sont allés rejoindre des connaissances, c’est-à-dire des personnes avec lesquelles ils n’entretiennent aucune relation de parenté, si ce n’est le fait d’appartenir à un même village.

Pour atteindre son grand-frère Beya, Nyembo a parcouru 1.290 kilomètres, 30 à pied jusqu’à Mbulula, 60 à bord d’un camion, pour joindre Kongolo, chef-lieu du territoire qui porte le même nom. De Kongolo, Nyembo devait prendre un train afin de parcourir les 1.200 kilomètres restants. Ce trajet a été effectué en un mois et six jours, soit 36 jours, suite à l’irrégularité des véhicules, des trains et de leurs correspondances, d’abord à Kabalo, puis à Kabongo et enfin à Kamina.

Deux mois après, papa Nonda qui a accompagné son fils Nyembo, réalisa que sa mission était accomplie pour se résoudre à rentrer chez lui afin de s’occuper de ses champs. Avant de rentrer, comme c’est la coutume en pareille circonstance, la veille de son départ, il réunit sa petite famille pour lui prodiguer quelques conseils et de permettre à chacun de tirer des leçons.

  • Au nouveau chef de famille, il lui a demandé de garder unis tous ses membres et de sécuriser chacun d’eux en toute circonstance ;
  • à madame son épouse, papa Nonda lui a demandé d’être la mère poule qui couvre ses poussins à chaque intempérie, c’est-à-dire d’accepter d’être la mère de tout le monde, sans distinction et d’obéir à son époux,de se montrer accueillante à l’endroit des visiteurs, et surtout de servir tous ceux qui ont faim ;
  • au petit-frère, l’ordre lui fut intimé de respecter le grand-frère ainsi que son épouse, eux qui sont devenus ses parents, et surtoutde ne pas oublier que sa présence à Likasi se justifie pour poursuivre ses études et non pour autre chose.

Alors que leur père n’avait pas encore accomplila moitié de son voyage retour, que ce petit garçon de huit ans commença à vivre son calvaire par sa belle-sœur, notamment, en assumant la charge de la lessive et de vaisselle, mais aussi d’attiser le feu dans le brasero.

Deux ans après, le jeune homme devrait apprendre à préparer seul s’il tenait à manger avant d’aller à l’école lorsqu’il était du tour de l’après-midi. Mais, là n’est pas tout, car, depuis, sa belle-sœur l’obligeait à attendre le retour de son grand-frère pour manger ensemble, même après une rentrée tardive de celui-ci.

Un jour, après avoir préparé à manger pour toute la famille, la femme a pris soin de séparer sa part avecses deux filles et celle du mari et de son jeune frère.Pour elle, ce dernier devait attendre le retour de son frère pour prendre son repas, lequel retour était intervenu vers une heure du matin.  Pour ne pas donner l’air qu’il était déjà sous le joug de son épouse, Beya a fini par hausser de la voix pour fustiger ce mauvais comportement de son épouse. Sur ces entrefaites, Nyembo qui est à la base de cette brouille du couplesera servi par celle-là même qui pleurait à chaudes larmes. On peut,dès lors, s’imaginer le sort qui fut réservé à ce jeune migrant qui passe le plus de temps avec sa belle-sœur qu’avec son frère.

Mais, Nyembo va vivre d’autres scènes plus rocambolesques encore après la mort de son grand frère, à Lubumbashi, chez son oncle paternel où il était discriminé à outrance, car dans sa nouvelle famille d’adoption, il était traité différemment par rapport aux enfants de son oncle, sans compter toutes les humiliations subies,notamment, le fait d’être chassé de la table lors de la prise du repas de midi.

Ce qui importe de retenir dans tout cela, c’est qu’il n’existe jamais de substitut valable pour enfant en dehors de ses propres parents, surtout lorsqu’on est issu d’une famille qui loge le diable dans ses poches. Pour un tel enfant, tout manquement amène indubitablement à des sanctions insoupçonnées :

– privation de nourriture ;

– travaux avilissants ;

-injures publiques impliquant ses parents ;

– propos acerbes.

De suite d’un tel traitement, certains enfants aux nerfs fragiles finissent par se suicider après s’être réalisésqu’on ne peut jamais prospérer dans la basse-cour ; car chaque personne, enfant soit-il, a une certaine dignité à préserver.

En dépit du calvaire enduré, Nyembo avait tenu bon à ses études jusqu’à décrocher un diplôme de licence en économie, de l’Université de Lubumbashi, à l’âge de 31ansalors que la plupart de ses collègues naviguaiententre 23 et 26 ans. Ce qui transparait dans ce retard affiché au cours du cursus de Nyembo,c’est surtout sa persévérance et sa détermination à aller jusqu’au bout. Ne dit-on pas ”qu’il n’y a jamais des roses sans épines’’. Nyembo a persévéré pour trouver son bonheur. 

Ce parcours scolaire et académique de Nyembo, si atypique et semé d’embuches qu’il soit, n’est pas unique. Il y a eu un Nyembo et il y en a toujours et il y en aura d’autres Nyembo encore. Devenu, aujourd’hui, professeur d’université, cet itinéraire tel qu’on vient de le voir mérite d’être pris pour exemple par la jeunesse de quelques horizons qu’elle soit. Comme il n’y a jamais d’un sans deux, l’illustration du jeune Lwamba, devenu alors qu’il n’avait que 12 ans, migrant scolaire, à la conquête de sa vie, mérite aussi d’être relevé comme une réussite de l’endurance et de la détermination dans l’atteinte de l’objectif qu’on s’est fixé avec le concours de ses parents.

Alors que son grand frère venait à peine de se marier, l’arrivée du jeune Lwamba chez songrand frère était très bien ressentie, car elle coïncidait avec la venue au monde du premier né dans cette famille d’accueil. Malgré cet heureux évènement, Lwamba[14]a été traité par sa belle-sœur pareil à du chiffon d’autant plus que personne n’arrivait à comprendre ce qui survenait à Lwamba. Ce qui donnait lieu à toute sorte de spéculation. 

Pour certains, le frère à Lwamba était un homme envouté ; pour d’autres, cet aîné de frère n’était sans plus qu’un couard. Car, dans cette famille, c’est la belle-sœur qui décidait sur tout ce qui concernait Lwamba : l’école où il devra étudier, sur l’heure à laquelle on devait lui servir à manger, sur les travaux domestiques à exécuter.

Quant à l’époux, enseignant de son état, il ne trouvait jamais rien à reprocher à sa tendre épouse, en dépit de tout le calvaire enduré par ce jeune homme. Aussi son silence paraissait-il complice auprès de l’opinion qui ne comprenait pas pourquoi, l’épouse du frère, pouvait ainsi traiter le frère cadet de celui qu’elle appelle son mari ? N’était-ce pas là un acte de sorcellerie ? Cette femme pouvait proférer des injures à longueur des journéestout comme elle pouvait menacer son beau-frère même à la barbe de son mari sans que ce dernier ne bronche.

En tant qu’homme, Lwamba était entrain, à travers toute cette maltraitance, d’acquérir de l’endurance, car c’est là, une vraie école de la vie où s’acquiert force de caractère, maitrise de soi. N’est-ce pas, que quiconque ne s’est pas confronté aux pires adversités de la vie n’est pas fait pour vivre dans ce monde jalonné d’épreuves ? Pour Lwamba, ce qui importait, c’était ses études. Etudiant brillant à l’université de Lubumbashi, Lwamba était adulé par tous ses enseignants en dépit de la pauvreté qui a jalonné tout son cursus universitaire.

A ce jour,Lwambaest compté parmi la crème intellectuelle de la République Démocratique du Congo et du monde maintenant qu’il preste, en Occident, comme professeur, dans l’une des grandes universités européennesoù il fait la fierté de sa famille,de son pays, du continent africain et pourquoi pas du monde ?

Si pour Nyembo et Lwamba, les études ont été menées jusqu’au bout, cela n’a pas été le cas pour Kalonji[15]qui, après avoir terminé ses études secondaires,à l’arrière-pays, a préféré aller poursuivre ses études universitaires à Mbuji-Mayiauprès de son neveu.Aussitôt arrivéau domicile de son hôte,Kalonji sera reçu avec dédain et donc sans aucune considération. Cela a fait que Kalonji n’ait pas prolongé son séjour à Mbuji-Mayi. Ce laps de temps à Mbuji-Mayi est consécutif au refusde son neveu à le faire inscrire à l’université sous prétexte qu’il n’avait pas du temps pour le faire.Sans niche et sans pitance, Kalonji ne pouvait réussir sa vie à Mbuji-Mayi et,partant, son inscription à l’université. Aussi ne connaitra-t-il aucun lendemain enchanteur dans cette ville parmi les plus chères de la République Démocratique du Congo. 

Comme Dieu a conçu pour chacun un plan que personne ne peut modifier et qu’il récompense chacun à travers son effort dans la façon de se tailler une place sous le soleil, l’audace et la témérité de Kalonji seront récompensées. Car, c’est en tendant la main à une autorité issue de son terroir qu’il va décrocher un poste juteuxdans une entreprise pétrolière où il preste jusqu’à  ce jour comme cadreau niveau de sa province.

Balungidi a quitté son village à 13 ans pour aller poursuivre ses études secondaires à Luozi, chef-lieu du territoire qui porte le même nom,au Kongo Central, où l’attendaitle neveu de son père, fonctionnaire de la territoriale. A Luozi, Balungidi n’y restera quepour deux petites années, le temps d’achever son cycle d’orientation. Une fois installé dans la maison du fonctionnaire, le nombre de fois qu’on pouvait lui offrir à manger était compté sur les doigts d’une main au cours de la semaine. Ce qui le prédisposa à pratiquer une forme de vol atypique. Chaque nuit, cet enfant se faisait grand maraudeur des mangues d’autrui et abatteur des cannes à sucre dans les champs des habitants du quartier. Balungidi était donc devenu un vrai garnement.

Heureusement, pour lui, cette délinquance ne s’est pas étalée dans la durée. Même en menant cette vie, Balungidiétait obligé de puiser de l’eau pour la maison. En son état de mineur, il devait avant que son tuteur n’aille se coucher, lui emballer correctement une tige de chanvre, l’allumer et tirer le premier coup pour s’assurer qu’elle est au pointet de la lui poser calmement entre ses lèvres.

Un jour, pour justifier une carence d’eau dans la maison, car souffrant de la fièvre et des maux de tête, Lungela, le neveu à son père, lui fera une sérieuse réprimande, en jurant qu’il allait le ‘’purifier’’, car il n’avait encore rien vu jusqu’alors dans sa vie. Devant pareille menace, Balungidi décida de vivre à sa troisième année d’études secondairesen tant que locataire; position qu’il gardera jusqu’à ce qu’il obtient son diplôme de licence en comptabilité. Aujourd’hui, Balungidi est un expert-comptable et propriétaire d’un cabinetd’audit comptable bien implanté dans la ville de Kinshasa. 

Des désagréments de la nature de celui vécu par Riziki[16]peuvent donner lieu à des dissensions intestines au niveau des familles. Ce qui arriva entre la famille de la jeune fille et celle de son oncle, à Bukavu, car pour la famille de Fizi, la décision fut prise de ne plus envoyer leurs enfants souffrir ailleurs. Que des humiliations subies, que des bordées d’injures intermittentes, au quotidien, écopées de la part, aussi bien de l’épouse de son oncle que de ses cousins! Il fallait pour cela que Riziki rentra dans sa famille : ‘’car, on a perdu peu quand on protège son honneur’’. 

Jusqu’à l’âge de 10ans, Riziki a passé une vie de princesse auprès de ses parents à Fizi, au Sud Kivu. Elle était choyée et dictait sa loi dans leur maisonnée. Comme son père tenait à ce qu’elle devienne, un jour, une grande dame au pays, il décida de l’envoyer à Bukavu auprès de son oncle maternel afin de la faire étudier dans une école de renom, au chef-lieu de la province. Dans sa famille d’accueil, Riziki est la benjamine. Au lieu d’être regardée comme telle, c’est sur elle qu’on s’acharnadans l’exécution de tous les travaux domestiques (vaisselle, lessive, entretien de la cour et propreté de la maison, cuisson.)

Chez son oncle, Rizikiest transformée en lève-tôt pour préparer le petit déjeuner de l’ensemble de la famille. Autrement dit, Riziki devient, au sens premier du terme, une bonne à tout faire chez son oncle. Ce qui la prédispose à arriver chaque jour en retard à l’école et à travailler de moins en moins. Les nouvelles de la maltraitance de Riziki chez son oncle atteignirent ses parents, à Fizi, qui décidèrent illico presto à la faire revenir en famille. Adieu veaux, vaches et montagnes pour Riziki qui vit aujourd’hui, à Goma où elle est devenue une bonne épouse au foyer et mère de grands enfants dont l’un est médecin en Afrique du Sud.

Mais, avant de terminer avec ces quelques récits de vie de ces migrants pour études, évoquons, en dernière instance, le cas de Baruti[17]qui sera chassé par son homonyme qui n’est autre que le jeune frère à son père. Au sujet de Baruti, un garçon studieux, cet oncle généreux s’est proposé de prendre lacharge de ses études en l’inscrivant dans l’une des meilleures écoles de la ville de Kisangani. En effet, Baruti venait de terminer avec brio ses études primaires. Cet heureux évènement coïncida avec la présence de son oncle paternel en séjour des vacances chez son grand-frère. Les vacances terminées, celui-ci le ramena avec lui et lui obtint avec facilité l’inscription dans une école catholique de cette ville. 

Pour manger, Barutidevrait vendre des papiers d’archives que son tuteur ramenait du bureau. Le fait pour Baruti d’être plus âgé que les enfants de son oncleimpactait négativement sur son vécu au sein de cettefamille d’accueil. Toujours, c’était lui qui devait céder sa part de nourriture au profit des autres enfants, ses cousins, lorsque le repas se présentait insuffisant. Même au prix de ces largesses, des plaintes et des lamentations fusaient de la part de l’épouse de sononcle, s’agissant des repas que prenait Barutiet des frais scolaires à libérer à son compte. Pour elle, ‘’c’était de l’argent perdu au point que ses enfants n’étaient plus à l’aise depuis la venue dans sa maison de cet intrus’’.

Le vœu de cette femme sera exaucépeu de temps après que Baruti ait présenté ses examens de fin d’études secondaires et avant même qu’il soit informé de ses résultats. Au soir du dernier jour des examens d’Etat,alors qu’il s’apprêtait à raccompagner ses deux amis venus lui rendre visite, il sera interpellé par son oncle qui l’attendait au salon, en compagnie de son épouse. Le message fut bref et péremptoire: ‘’les examens sont terminés, fais ta valise et quitte ma maison’’. 

Heureusement, Amisi, un intime à Baruti, lui-même orphelin de père, alla poser le problème à sa veuve de mère, afin de consentir à héberger son ami, devenu, un ‘’sans domicile fixe’’. Sans broncher, elle accepta, volontiers, de le prendre en chargejusqu’à ce qu’il ait obtenu son inscription et une place au home des étudiants.

Aujourd’hui, Baruti est compté parmi les grandes personnalités du pays, car tout en étant député national, il est plusieurs fois mandataire des entreprises publiques. Même s’il a été déguerpi par son oncle, Baruti a fini par accepter de prendre en charge le fils ainé de ce dernier pour ses études secondaires et universitaires, jusqu’à lui trouver un emploi juteux dans une entreprise publique.

TableauIII. Migrant ayant fait des études jusqu’au niveau de l’université 
GarçonsFilles
60%30%

Ce tableau montre que de tous les migrants, les garçons résistent mieux que les filles dans des familles d’accueil. Ce sont eux qui poussent leurs études jusqu’au bout. Quant aux filles, beaucoup abandonnent leurs études à cause de la maltraitance dont elles sont l’objet dans les familles d’accueil, car il est connu que ‘’la femme ne se satisfait jamais du bonheur tout comme elles ne se complaisent jamais dans l’adversité’’.

Comme on le constate, ces jeunes gens et jeunes filles migrants pour études quivivent dans des familles d’accueil, font l’objet non seulement de discrimination et d’injustice par rapport aux enfants légitimes de ces familles, mais qu’en plus, ils subissent une cure de ‘’purification’’ à partir des supplices subis. N’est-ce pas aux enfants qui viennent de l’extérieur qu’on impute la charge d’être des possédés par de mauvais esprits et doncporteurs des malédictions[18] ?

  1. Les migrants pour études: un réservoir d’élite pour le pays?

Tous les migrants pour études ne sont pas tous arrivés à destination, c’est-à-dire au terme de leurs études. Certains sont restés en chemin pour avoir opéré un demi-tour vers le bercail à cause, principalement, du mauvais traitement subi dans leurs familles d’accueil. Ce qui les a poussés à jeter l’éponge. Quant à ceux qui ont eu la chance, de résister, en bravant le mauvais comportement de leurs hôtes,  par leur endurance remarquable et leur résilience face aux aléas de la vie sans se résigner à la fatalité de leur malheur, sont arrivés à décrocher un diplôme.

Beaucoup de fois, ces sacrifiés sous l’autel d’une formation de qualité sont les tout premiers enfants de leurs familles, voire de leurs villages. Ce qui les dispose à connaitre, souvent, une spectaculaire élévation parce que bénis par leurs familles en tant que porte-étendard du groupe ou de la communauté. Contre vents et marées, ces élus du ciel ont comme de grandes privations et de difficultés de tous ordres qui ont aiguisé leurs énergies, accroissant leur volonté et qui leur ont accordé au terme de leur lutte, des satisfactions innombrables et, dans leur victoire, un enivrement qui montre que l’homme est vraiment grand qu’après s’être confronté aux épreuves purificatrices. Voilà comment les différentes personnes qui ont servi d’illustration dans ces pages peuvent s’estimer heureuses en connaissant de fulgurantes ascensions sociales au pays pour les uns, à l’étranger pour les autres.

TableauIV Réussite dans la vie 
migrants en famille d’accueilenfants restés en famille
80%20%

Ce tableau fait état de la capacité de réussite dans la vie entre les migrants pour études et les enfants qui sont restés en famille. En définitive, ce sont les enfants qui quittent leurs familles au bénéfice d’une famille d’accueil qui réussissent de mieux en mieux dans la vie et qui se positionnent avantageusement dans la société. Est-ce, parce qu’ils ont vaincu différentes formes d’adversité de par la vie qu’ils ont mené dans des familles d’accueil ?

S’il arrive à une famille de considérer son migrant pour études parvenu au terme de sa formation comme son sauveur, cette considération reste la même pour son village, son secteur, son territoire et pourquoi pas pour les autres entités administratives du pays? C’est sur cette fille et sur ce garçon que devra aussi compter le pays. Chacun d’eux est détenteur de ce sésame si précieux vers la réussite sociale qu’est son diplôme parce que donnant accès à des postes de responsabilité au service de la nation. Désormais, ce migrant pour études n’est pas n’importe qui; il est celui qui a accepté de laisser ses parents derrière lui pour affronter et pour vaincre toutes les difficultés en vue de décrocher un diplôme, une des clés de la réussite et de l’ascension dans la société méritocratique d’aujourd’hui.

Ce travail de terrain nous a également révélé que les migrants partis pour vivre dans des familles d’accueil figurent parmi ceux qui occupent des postes de responsabilités les plus juteux, tant dans le privé que dans le public. Dieu récompense tout effort comme toute endurance remarquable. Est-ce là, une façon pour nous d’affirmer que tous ceux qui ont mené leurs études aux côtés de leurs parents ou qui ont été logés dans des internats ne réussissent pas ou n’exercent pas des responsabilités régaliennes au niveau du pays ? Que non ! Ce que nous avons voulu insinuer, c’est que, sans crainte d’être contredit, presque toutes les institutions importantes de la République Démocratique du Congo, sont dirigées et/ou occupées par des personnes ayant été au cours de leur cursus scolaire ou universitaire des migrants pour études dans des familles d’accueil et qu’ils représentent les deux tiers des membres de ces structures.

Quelques cas illustrent bien nos propos, notamment, au Sénat, à l’Assemblée nationale, au Gouvernement, au niveau des professeurs d’université et des cadres d’entreprises publiques et privées, où notre échantillon porte sur20 personnes prises à travers ces diverses catégories professionnelles.

A la lumière de ces différents tableaux et de ce qui est noté plus haut, il est établi que les personnes qui ont eu à transiter par une famille d’accueil, pour des raisons d’études, sont devenues, pour la plupart, des hommes et des femmes responsables au niveau du pays et à l’étranger. Ce sont ces personnes qui occupent à la lumière de cette enquête, des postes importants de commandement partout où elles ont été engagées. Il s’agit de décrypter ces tableaux successifs pour s’en convaincre.

Conclusion

Cette étude a porté sur la vie des migrants pour études dans les familles d’accueil au Congo-Kinshasa. Cinq migrants ont constitué des cas concrets illustrant la vie que mène la majeure partie des jeunes pour atteindre le niveau des responsabilités qui leur revient aujourd’hui, surtout pour caractériser leur réussite sociale et professionnelle actuelle. Cette recherche a abouti à la conclusion que non seulement les migrants pour études qui ont évolué dans des familles d’accueil sont bien formés, physiquement, mentalement et psychologiquement en considération de celui qui a passé sa vie scolaire sous les couverts de locataire et/ou sous le toit parental. Pour avoir étudié chez autrui, le migrant scolaire est presque regardé comme un domestique, une bonne, s’il n’est pas perçu, en cas extrême, comme un esclave qui mérite d’être ‘’purifié’’. Pour lui, sans une soumission aveugle, il court le risque d’hypothéquer ses chances de poursuivre ses études, miré comme une occasion de rêve pour une émergence dans la société et de sauver, par le même fait, sa famille de la pauvreté.

Ce travail de terrain nous a, en plus, révélé que les migrants partis pour étudier dans des familles d’accueil sont comptés parmi ceux qui occupent les postes importants aussi bien dans le privé que dans le secteur public. Ceci ne veut pas dire que ceux qui mènent tous leurs cursus scolaires et universitaires aux côtés de leurs parents biologiques ou qui ont été logés dans des internats ou autres maisons de location ne réussissent pas leur vie professionnelle.

En définitive, la question que nous ne cessons de nous poser est celle de savoir s’il faut être nécessairement migrant pour études dans des familles d’accueil, reconnue généralement en République Démocratique du Congo comme une structure de purification des enfants qu’elles hébergent, pour espérer réussir la vie en milieu congolais en perpétuelle évolution. Telle semble être la problématique qui sous-tend une autre réflexion qui pourrait compléter celle-ci ou même qui pourrait l’enrichir, pourquoi pas ?

Bibliographie

  1. Atta Koffi Lazare, Gogbe Tere et Kobenan Appoh Charles Bor, 2012, « migrations scolaires et croissance démographique en Côte d’Ivoire : cas des villes d’Abidjan, de Bondoukou et de Yamoussoukro », dans Revue africaine d’anthropologie, n° 13, Abidjan.
  2. Dumont  R, 1962, l’Afrique noire est mal partie, Ed. du Seuil, Paris.
  3. Richard, É. et J. Mareschal, 2013, les défis d’étudier loin de chez soi : regards sur le parcours et l’intégration des migrants pour études, rapport de recherche PAREA, Saint-Augustin-de-Desmaures / Québec, Campus Notre-Dame-de-Foy / Cégep Garneau.
  4. Richard, É. et J. Mareschal, 2014, « Migration pour études, défis d’adaptation et réussite scolaire », dans Pédagogie collégiale, vol. 27, no 2, Québec.
  5. Jean-Marie Tchegho, 1989, les migrations scolaires au Cameroun, Thèse de doctorat en démographie, Paris1, Paris.
  6.   https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_d%27accueil, Famille d’accueil, 25 octobre 2017.
  7. Sangwa Koli-Ndiba, 1985, « réflexion sur la dynamique de la solidarité clanique du milieu rural au milieu urbain », in CEPSE, no 130-131, Lubumbashi.
  8. SchiffC.,2001, « La course des jeunes migrants contre les effets de seuil scolaires et législatifs », dans Ecarts d’identité, n°110, Université de Bordeaux 2, Bordeaux.
  9. Suzanne Lallemand, 1990, Adoptions, fosterage et alliance. Etude générale. Examen du cas kotokoli du Togo, http://www.persee.fr, journal des africanistes, volume 60, Numéro 2p. 205 – 205.

Entretiens

  • Angélique Ngalula, maraîchère dans la banlieue de Mbuji- Mayi
  • Georgette Bi-Muloko, sœur salésienne, Don-Bosco, Lubumbashi.
  • Gérard  Nkulu, député national, Kinshasa.
  • Michel Kandolo, chef de travaux à l’ISTM/Kinshasa.

Mwamba Nonga, chef du village Senge, Kongolo, RDC


[1]Famille d’accueil, novembre 2017,  https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_d%27accueil.

[2]Richard, É. et J. Mareschal, 2014, « Migration pour études, défis d’adaptation et réussite scolaire », in pédagogie collégiale, vol. 27, no 2, Québec.

[3]Richard, É. et J. Mareschal, 2013, les défis d’étudier loin de chez soi : regards sur le parcours et l’intégration des migrants pour études, rapport de recherche PAREA,Saint-Augustin-de-Desmaures / Québec, Campus Notre-Dame-de-Foy / CégepGarneau.

[4]Jean-Marie Tchegho, 1989, Les migrations scolaires au Cameroun, Thèse de doctorat en Démographie, Paris1, France

[5]SchiffC., 2001, « La course des jeunes migrants contre les effets de seuil scolaires et législatifs », dans Ecarts d’identitén° 110, Université de Bordeaux 2, Bordeaux.

[6]Atta Koffi Lazare, Gogbe Tere et Kobenan Appoh Charles Bor, 2012, « migrations scolaires et croissance démographique en Côte d’Ivoire : cas des villes d’Abidjan, de Bondoukou et de Yamoussoukro », dans revue africaine d’anthropologie, n° 13.

[7]Schiff,C. idem.

[8]Sangwa Koli-Ndiba, 1985, « réflexion sur la dynamique de la solidarité clanique du milieu rural au milieu urbain »,  in CEPSE, no 130-131, Lubumbashi, p.7.

[9]Dumont  R. 1962, L’Afriquenoire est mal partie, Ed. du Seuil, Paris, p. 68.

[10]Sangwa Koli-Ndiba, idem, p.19. 

[11]La famille d’accueil, novembre 2017, http://www.lesfamillesdaccueil.be/.

[12]Suzanne Lallemand, 1990, Adoptions, fosterage et alliance. Etude générale. Examen du cas kotokoli du Togo, http://www.persee.fr, Journal des africanistes, Volume 60, Numéro 2p. 205 – 205.

[13]L’histoire de Nyembo nous a été contée par Mwamba Nonga, chef du village Senge, Kongolo, RDC, en juin 2016.

[14]Révérende Georgette Bi-Muloko, sœur salésienne, Don-Bosco, qui nous a entretenu sur le cas de Lwamba, à Lubumbashi, en octobre 2017.

[15]Angélique Ngalula, maraîchère dans la banlieue de Mbuji Mayi, conversation du 14 août 2017. 

[16]Données obtenues au terme d’un entretien avec Michel Kandolo, chef de travaux à l’ISTM/Kinshasa, août 2017, à Kinshasa.

[17]Gérard  Nkulu, député national,Kinshasa nous a raconté l’histoire de l’un de ses collègues député national, Juillet 2017.

[18]Mwamba Nonga, chef du village Senge, Kongolo, RDC, juin 2016.

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