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Électeurs congolais : typologie et logiques des choix  lors des scrutins de 2018

Électeurs congolais : typologie et logiques des choix lors des scrutins de 2018

par

Sylvain SHOMBA KINYAMBA

Professeur Ordinaire, Faculté des Sciences Sociales

RESUME

L’univers électoral congolais ne se laisse pas appréhender aussi facilement qu’on pourrait le penser, car il est meublé en interne, verticalement et horizontalement, d’incertitude, de méfiance, d’intrigue et d’ingérence extérieure. Le présent article a le mérite de déboucher sur une classification pertinente de types d’électeurs (captifs, stratèges et répulsifs) et met en lumière le soubassement orientant leur choix parmi une multitude de candidats.

INTRODUCTION

Le dévoilement de l’univers électoral semble être un choix trop osé de thématique d’investigation et surtout lorsque cet exercice intervient à chaud, c’est-à-dire deux semaines seulement après des scrutins, aussi attendus et controversés comme ceux du Congo-Kinshasa. Meublées d’incertitude, de méfiance, d’excitation, d’intrigue, d’ingérence et d’angoisse aussi bien dans les rangs des leaders que dans la masse, les entretiens planifiés dans le cadre de la récolte des données ne pouvaient qu’être piégés ; ce qui rendait ipso factonotre mission davantage ardue. Aussi nous a-t-il paru impérieux de restreindre la matière à traiter et d’aiguiser en même temps notre vigilance épistémologique. 

Dans ce contexte, la thématique abordée se propose d’être une modeste contribution qui spécifie et éclaire à l’issue des élections générales organisées en République Démocratique du Congo (RDC) dont le troisième cycle venait d’avoir lieu en date du 30 décembre 2018, la classification de types d’électeurs et le soubassement orientant leur choix parmi une multitude de candidats[1]

En effet, comme d’aucuns le savent, les concurrents parlent toujours au nom du peuple qu’ils se représentent homogène et entièrement acquis à leur cause respective. Un tel discours se colle à tout bout de champ sur les lèvres aussi bien des candidats et des militants du Front Commun pour le Congo (FCC), c’est-à-dire la majorité présidentielle de départ élargie en prévision des élections susmentionnées que sur celles de l’opposition tant institutionnelle que non institutionnelle.

Et pourtant, par rapport un tel constat, J. Cazeneuve fait remarquer que “dans les sciences de la nature, les objets d’expérience se classent en différentes catégories, genres et espèces, c’est-à-dire selon des caractéristiques constantes, tandis qu’en sciences sociales, où les réalités présentent un degré plus élevé de singularité, on ne peut espérer parvenir à un certain degré de généralité sans avoir recours à une méthode typologique”[2]. C’est en nous situant sur cette veine que nous adoptons pour mener à bon port cette étude, une démarche à tout point semblable.

En effet, la question de typologie n’est donc pas si banale que l’on serait tenté de croire. Elle a été au cœur des débats de savants du calibre de E. Durkheim, de G. Gurvitch, de M. Weber,… en tant que terme polysémique, nous n’avons aucun intérêt à nous lancer dans des querelles d’auteurs jusqu’à inventorier les définitions qui se rapportent à ce concept dans une aussi brève étude. Son sens qui guide la suite de la présente émane des contingences sociales congolaises.

Pour nous, à la suite de E. Durkheim[3], la typologie permet de fournir un moyen terme entre le nominalisme des historiens et le réalisme philosophique. Aussi dans l’établissement d’une classification des phénomènes sociaux, est-il important de dégager les caractères essentiels et des classes séparées auxquelles correspond un type du phénomène étudié ? Dans le cas qui nous concerne, il s’agit d’identifier les motivations qui édictent les choix des électeurs congolais à l’approche des échéances dans l’accomplissement de leur devoir civique. En définitive, établir une typologie, c’est indexer les faits majeurs, les spécificités significatives à partir de ce qui paraît être compact, homogène. De ce point de vue, c’est à cet exercice que nous nous attelons dans les pages qui suivent. Pour cela, nous partons de l’idée qu’en matière électorale, les Congolais ne regardent pas tous dans la même direction, car pensons-nous, ils sont tributaires de diverses conditionnalités groupales et individuelles. Voilà pourquoi, nous cherchons ici à forger une classification opératoire et à en relever des soubassements qui s’y rapportent.

La structure de cette étude porte sur trois points. Le premier circonscrit les types des électeurs parmi les Congolais. Le deuxième inventorie les canaux de sensibilisation des populations et spécifie les faiseurs d’opinions électoralistes. Le troisième analyse les motivations subjacentes. Une brève conclusion met un terme à cette étude.

I. TYPOLOGIE DES ELECTEURS CONGOLAIS

Sous cette rubrique, nous nous fondons sur l’observation du terrain congolais pour induire ce qui détermine de manière significative, le comportement électoral dans la conscience des Congolais. En d’autres termes, cet examen permet de déceler les types d’électeurs qui se meuvent sur le champ électoral de la RDC.

A ce propos, le schéma élaboré par les auteurs du Dictionnaire de sociologie[4]s’est montré suffisamment révélateur des réalités congolaises. En effet, en posant la problématique des comportements politiques dans un registre démocratique, ils en sont venus à la détermination de deux types d’électeurs : l’un captifet l’autre stratège. A ces deux types, notre investigation personnelle ajoute un troisième que nous nommons électeur répulsif. Que c’est-à-dire ? 

1.1. Electeur captif

1.1.1. Définition 

D’entrée de jeu, il importe de noter que le vocable captifa pour contraire le terme libre, car ainsi qu’on peut le lire dans Le Nouveau Petit Robert[5], le terme captifdésigne un individu fait prisonnier au cours d’une guerre ; qui est privé de liberté et qui est soumis à une contrainte, c’est-à-dire un asservi. Un captif est un attaché, un esclave pour tout dire.

Dans le contexte précis de cette étude, ce terme se rapporte à toute personne acquise, enchaînée, conquise de façon inconditionnelle, c’est-à-dire irréductible à la cause d’un candidat sollicitant un mandat de représentation publique. On évoque dans ce cas, des comportements électoraux en mettant en évidence le poids des communautés d’appartenance. De ce point de vue, le vote est, à la limite, prévisible.

1.1.2. Illustrations

En guise d’illustrations, nous recourons aux différentes catégories d’électeurs issues de l’identification partisane, c’est-à-dire d’un vote de groupe, qui répond à un mot d’ordre, à une idéologie commune, c’est-à-dire encore à un vote identitaire. En cela, il nous faut cependant noter que le poids de cette conscience n’est pas absolu sur chaque membre et qu’il varie d’un regroupement politique à un autre. A ce sujet, l’intérêt d’un positionnement personnel substantiel peut faire tout surclasser. Remémorons-nous, notamment, les alliances conclues au second tour de la présidentielle de 2006, entre d’une part, Antoine Gizenga et Joseph Kabila et d’autre part, entre Zanga Mobutu et Joseph Kabila qui, respectivement, ont défié l’attachement géopolitique (Ouest-Est) et la parenté par alliance (belle-famille). Ce qui nous fait miroiter le fait que l’emprise du vote identitaireest surtout fonction de la façon dont les faiseurs d’opinion mieux les leaders s’y prennent à l’occasion d’une campagne électorale.

A tout prendre, en République Démocratique du Congo, les groupes ci-dessous figurent parmi les plus illustratifs en termes d’électeurs attachés :

  • la tribu, l’ethnie, les camps géopolitiques du genre Est-Ouest, au niveau national et, Nord-Sud, au niveau provincial ;  
  • les partis et regroupements politiques ;
  • les Eglises ;
  • les villages et autres agglomérations restreintes ;
  • une jeunesse se trouvant encore sous une dépendance intégrale des parents, etc.

Nous y revenons au second point avec la spécification des motivations de ces sous-types d’électeurs après avoir défini le deuxième type d’électeurs et après avoir listé quelques unes de ces illustrations.

1.2. Electeur stratège

1.2.1. Définition

Stratègeest un substantif qui dérive du terme stratégie qui signifie, selon Le Nouveau Petit Robert, un ensemble d’actions coordonnées, de manœuvres en vue d’une victoire. C’est dans ce sens que l’on parle de stratégie d’un parti politique, de stratégie électorale. Ainsi compris, le terme stratégie se conçoit comme un ensemble d’objectifs opérationnels choisis pour mettre en œuvre une politique préalablement définie. Bien plus, par stratège il nous faut  entendre un manœuvrier, une personne habileà élaborer des plans, à diriger une action dans un but précis. Appliqué au contexte de cette étude, électeur stratège renvoie à tout individu affranchi des déterminations sociales et confessionnelles vis-à-vis de l’acte de vote. En termes plus explicites, c’est un électeur mobile, libre, flottant, indépendant.

Comme nous le verrons plus loin, la mouvance de cet électeur peut résulter de la dynamique de sa rationalité personnelle ou/et de l’offre électorale congolaise instable, car celle-ci est secouée par de modifications du paysage politique liées à de nouveaux enjeux[6]et à l’apparition de nouvelles forces politiques, par exemple, l’avènement fulgurant de l’UNC de Vital Kamhere, autrefois pivot de la majorité présidentielle, et l’inscription de l’UDPS d’Etienne Tshisekedi aux élections de 2011, après son boycotte de celles de 2006. 

1.2.2. Illustrations

A travers les lignes qui suivent, nous nous sommes proposé de distinguer des sous-catégories d’électeurs congolais affranchis des déterminations sociales. Certains d’entre eux sont mus par de convictions constantes pendant que d’autres brillent par leur caractère mouvant, c’est-à-dire par leur versatilité. Parmi les plus repérables citons :

  • l’esprit cartésien (esprit critique, parfait intellectuel, indépendantiste);
  • l’opportuniste (prostitué) ;
  • les nantis doublés de forte personnalité (indomptables) ;
  • les dissidents (insoumis, rebelle) ;
  • les dépossédés (limogés, destitués) ;
  • les détachés (la diaspora) ;
  • les indifférents (insensibles, insouciants) ;
  • les courtisans (adulateurs, encenseurs, flatteurs); 
  • les carriéristes (égocentriques, égoïstes).

1.3. Electeur répulsif 

1.3.1. Signification

Adjectif et nom masculin, le terme répulsifémane du verbe “répulser” qui a pour synonymes : répudier, répugner, repousser. Il désigne ce qui inspire de la répulsion, ce qui est repoussant, répugnant[1]. C’est ainsi que dans ce contexte qui est le nôtre, le mot répulsifdésigne un individu ou un groupe qui éprouve de l’aversion, fondée ou non, vis-à-vis d’un candidat à un poste électoral donné. Il s’agit dans ce cas, d’un vote sanction contre un bilan déficitaire attaché à un régime qui sollicite sa reconduction. Il s’agit pour tout dire d’un vote antipathique. Ce qui nous oblige d’établir une corrélation entre électeur captif et électeur répulsif qui, au mieux répugne ipso facto, toute autre éventualité de choix. Captivité et répulsivité des électeurs représentent les deux faces d’une même médaille. 

1.3.2. Illustrations

Entrent dans cette catégorie, entre autres :

  • la victoire assurée de chaque candidat à l’élection dans sa contrée identitaire;
  • la défaite de la majorité présidentielle même élargie au Front Commun pour le Congo (FCC) à l’élection présidentielle de décembre 2018 pour insuffisance de bilan[2].

En définitive, la typologie des électeurs congolais est une matière complexe. La classification tentée dans cette étude n’est pas exclusive et donc le déphasage n’est pas à exclure en fonction d’un contexte inattendu, par exemple. Enfin, s’il nous était demandé d’émettre un avis, dans une perspective progressiste, le vote sanction ne se présente-t-il pas, encore une fois  comme l’option à consolider pour le triomphe de l’intérêt général, c’est-à-dire du développement auquel aspire légitimement les populations congolaises ? 

II. CANAUX D’INFORMATION ET FAISEURS D’OPINIONS ELECTORALISTES

Comme le suggère son intitulé, ce point comporte deux volets. Le premier reprend les principaux canaux de diffusion sensationnelle de l’information destinée à mobiliser les électeurs alors que le second cible les faiseurs d’opinions en cette matière.

2.1. Diffusion de l’information électorale en RDC 

Sans compter la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) à qui il revient de droit, la gestion de l’ensemble du processus électoral en RDC, plusieurs autres canaux ou espaces en interne comme en international, se mêlent à l’affaire en véhiculant, souvent, de façon partisane, l’information électoraliste qui marque sensiblement les populations congolaises. Parmi les plus influents figurent :

2.1.1. Au plan international

  • les chaînes de télévision : France 24, TV5, CNN, Africanews, Africa 24, Euronews ;
  • les stations radios : RFI, la Voix de l’Amérique, Afrique n°1, BBC-Afrique ;
  • les réseaux sociaux : Facebook, Whats App, Twitter, Instagramm, You tube.

2.1.2. Au plan national

  • les chaînes de télévision : alignées au pouvoir (Digital Congo, Télé 50, RTNC, Kin 24,…), alignées à l’opposition (Canal Kin, CCTV, RTVS…) ;
  • les stations radios : alignées au pouvoir (Digital Congo), alignées à l’opposition (Canal Kin, CCTV,…) ;
  • les réseaux sociaux : facebook, wahtsApp, twitter, instagramm ;
  • les tribunes ecclésiastiques : prêche, lettres pastorales, chaînes de télévision, stations de radio diffusion ;
  • la musique congolaise mondaine : chansons dédiées à des fins électoralistes ou récupérée par le contexte ;
  • les sites de parlement debout : échanges et discussions entre de nombreux lecteurs et dépendants, en longueur des journées, à des carrefours où les journaux sont exposés sous les arbres ;
  • le transport en commun : le bus sert d’espace de prêche, de discussions en matière politique et autres.

2.2. Principaux faiseurs d’opinions électoralistes en RDC

2.2.1. Au plan international

  • la communauté internationale (l’Occident, l’Union européenne) ;
  • les Nations-Unies ;
  • l’Union africaine ; 
  • les organisations sous-régionales (SADEC, CRGL, CEAC) ;
  • la diaspora africaine en Occident;
  • la diaspora congolaise en Occident.            

2.2.2. Au plan national

  • les leaders politiques de toute tendance confondue ;
  • les militants des partis ou des plateformes politiques ;
  • la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO) ;
  • la commission juste et paix/Eglise Catholique (comité laïc de coordination/CLC);
  • les jeunes oisifs (parlementaires debout) ;
  • les artistes musiciens ;
  • les leaders des associations tribales ;
  • les prêtres et pasteurs des Eglises ;
  • les leaders des associations des droits de l’homme ;
  • les leaders des principaux syndicats ;
  • les étudiants ;
  • l’association nationale des chefs coutumiers de la RDC. 

III. LES LOGIQUES DE CHOIX PAR TYPE D’ELECTEUR

3.1. Electeur captif

3.1.1. Le tribalisme

Le sentiment tribal conditionne encore substantiellement la vie du Congolais surtout face à des grands enjeux socio-politiques, les élections présidentielles et législatives par exemple. Chaque candidat compte d’abord avant tout et prioritairement sur sa contrée, sa base naturelle comme on le clame tout haut au Congo[3].

En général, tout le monde se mobilise dans ce cercle “familial” pour prendre le dessus sur les “autres”. La candidature se voit spontanément endossée, et ceux d’entre les membres qui ne s’y plient pas font l’objet de remontrance, voire de diabolisation, car cela est insupportable.

Cet élan de solidarité s’explique par le sentiment d’identité, d’accomplissement de soi et par le besoin de sécurité, étant entendu qu’une fois au pouvoir, l’élu devrait devenir le protecteur du groupe.   

3.1.2. Le parti politique

En règle générale, comme la vocation d’un parti politique consiste à conquérir et à conserver le pouvoir d’Etat, les militants s’unissent tous pour atteindre cet objectif à travers les élections. Il s’agit ici d’un vote à l’unisson. Dans ce but, les différents états majors électoraux sont prêts à en découdre, car chaque parti veille à ses intérêts.

Cependant, considérant les motivations à la base de l’adhésion à un parti politique en RDC[4], cela ne constitue pas un chèque en blanc, car de temps en temps, on enregistre de cas de trahison. En dépit de tout, les élections demeurent, un processus fédérateur des énergies des membres qui se mesurent à ceux des autres partis. 

3.1.3. Les Eglises

En République Démocratique du Congo, les Eglises sont considérées comme des ministères de conquête et de purification des âmes. Cela étant, ici la politique et la religion sont proches l’une de l’autre et les alliances se tissent au gré des circonstances. C’est par rapport à cette visée que de nombreux candidats à une élection courtisent des pasteurs charismatiques à qui ils remettent des présents importants pour qu’à leur tour, ils rendent l’ascenseur à ces généreux donateurs en indiquant à leurs fidèles, la voie à suivre, conscients qu’ils sont de jouir auprès de ceux-ci d’une confiance qui ne se dément pas. N’est-ce pas que les ouailles doivent se fier au choix opéré par leur berger d’autant plus que ce dernier prêche à cor et à cri qu’il est inspiré par le Seigneur ? 

3.1.4. Villages et autres micro agglomérations

Le village est ce milieu où tout le monde connaît tout le monde et où personne ne cherche à se singulariser outre mesure. Ici, tous les habitants adhérent volontiers à la sagesse des notables et du chef sensés garantir les intérêts de tous.

Les candidats à l’élection législative ou présidentielle le savent. Au niveau du village, quand on a beaucoup de moyens, on réunit et on parle à tout le monde, mais quand on en a moins, on se retire avec le chef et quelques notables et le tour est joué. Comme pour le pasteur, on n’apprend pas à un chef coutumier comment gérer ses sujets. En définitive, dans le village, le vote passe pour un choix de groupe.

3.1.5. La jeunesse

En matière électorale, les jeunes qui sont de nouveaux adultes, c’est-à-dire qui accèdent fraichement  au droit de vote ne cherchent pas à s’octroyer une aussi grande autonomie et cela est d’autant plus vrai pour ceux qui continuent d’évoluer encore sous le toit parental, c’est-à-dire sous la dépendance totale de ces derniers.

Cette catégorie d’électeur subit constamment, soit l’influence, soit le diktat de leurs géniteurs à travers des conseils intéressés. Cette ascendance parentale s’acquiert sans peine dans la mesure où, à cet âge, on a pas encore de conviction encore moins d’engagement politique évident. Il importe de faire remarquer en passant qu’en RDC,  c’est la jeunesse qui représente la portion la plus importante de l’électorat national.

3.2. Electeur stratège

3.2.1. L’esprit cartésien

Le congolais à l’espritcartésienà ne pas confondre avec tout diplômé d’université, ne donne jamais un chèque en blanc à qui que ce soi. Il est guidé par la rationalité, l’objectivité, le discernement. Il est doté des qualités intellectuelles qui lui confèrent un jugement pondéré, équilibré. 

En matière électorale, un cartésiensait toujours se choisir la meilleure alternative en privilégiant l’intérêt général. On le rencontre parmi les personnes hautement instruites et même dans les rangs des sages analphabètes. Les cartésiensne courent pas la rue en République Démocratique du Congo où prédomine la culture d’aliénation.

3.2.2. L’opportuniste/le prostitué

Pour de nombreux Congolais de ville, particulièrement, la campagne électorale est un marché, une opportunité à saisir à tout prix. Les plus rusés comme les plus actifs s’en sortent avec des fortunes obtenues des différents candidats à qui ils promettent tous des victoires électorales.

Ces prostitués tirent bien parti de cette circonstance qu’ils exploitent au mieux en leur qualité des propagandistes, des membres de l’état major de campagne. Ce sont des individus qui règlent leur conduite selon les circonstances. Ils font semblant d’être avec chaque candidat même des concurrents mais sans être avec personne. C’est souvent en dernière minute qu’ils se prononcent dans un sens ou dans un autre et parfois, ils s’abstiennent. En cas de victoire même fortuite, ils en revendiquent la paternité et à l’inverse, ils en imputent l’entière responsabilité au candidat lui-même.

3.2.3. Les nantis doublés de forte personnalité

En RDC, l’état de pauvreté conduit de nombreuses personnes à aliéner leur choix électoral même pour un si vilain présent (sel, boisson, une modique somme d’argent, un polo, un pagne,…). Ce ballotage ou mieux cet achat de conscience, pour employer une expression consacrée, ne s’applique pas indistinctement à tout le monde. S’il en est qui ne s’embarquent pas dans cette pratique odieuse, force nous est de reconnaître qu’ils ne sont pas légions. Cette catégorie consciencieuse se recrutent parmi des sages et savent protéger leur indépendance à l’égard aussi bien des candidats que de l’opinion.

3.2.4. Les dissidents

La dissidence marque la vie et le fonctionnement des orchestres, des Eglises, des partis et plateformes politiques en RDC. En règle générale, le dissident ou la personne déchue de ses fonctions n’épargne jamais son ancien regroupement.

Il s’emploie résolument à faire échec à ses anciens partenaires. Le dénigrement, la diffamation, le mensonge, bref une remise en cause se déploie dans le but de faire couler son ancien bateau. Un dissident est un électron libre surtout dans le contexte électoraliste.

3.2.5. Les dépossédés 

Ce sont ceux qui ont évolué dans un système d’organisation donné et qui, par abus ou par un certain arbitraire se sont vus retirer les biens ou les richesses qu’ils ont eu à accumuler. Pensons ici à l’instauration de l’Office de Bien Mal Acquis (OBEMA) à l’entrée de l’AFDL en vue de récupérer le patrimoine de l’Etat aliéné par les dignitaires du régime déchu. A cette liste s’ajoute aussi des dirigeants déchus de leurs postes et qui, du coup, perdent des avantages y afférents.

Les dépossédés congolais constituent une population électorale à part. Ils se présentent comme des agents du changement particulièrement actifs dans la mesure où ils n’ont rien à perdre. Ils adoptent des comportements imprévisibles à l’endroit de quiconque cherche à les ramener à la raison.

3.2.6. Les détachés

Il s’agit de tous ceux qui ont pris une distance par rapport à leur société (pays) et à leur culture d’origine. Appliqué au contexte de la présente étude, cet éloignement qui n’est qu’essentiellement géographique, génère plutôt une révolte justifiée par le sentiment de frustration qu’éprouvent les Congolais qui s’expatrient, de l’incapacité collective à résoudre les problèmes qui se posent au pays.

Les propos que distillent les Congolais de l’Occident surnommés “Combattants”  ainsi que leur comportement illustrent cette réalité. Ils constituent, pour ainsi dire, un électorat flottant. D’ailleurs, n’est-ce pas pour cela que tous les régimes qui se succèdent au Congo les tiennent en marge des élections ?

3.2.7. Les indifférents

Tous les Congolais ne sont pas au même titre des fervents activistes politiques. Cette position d’indifférence s’allie généralement à une attitude d’acceptation passive du maintien en état, tout autant que de la réceptivité au changement. 

Un facteur incitatif suffit pour embarquer les indifférents dans un régime, dans un parti politique ou à les engager vers une direction ou une autre. On a affaire ici  à un type d’électorat aléatoire, ce qui nous conduit à considérer qu’ils constituent un électorat  incertain, stratégique.

3.2.8. Les courtisans 

En République Démocratique du Congo, on observe de nombreux lèche-bottes autour des grands leaders politiques qu’ils prennent constamment en otage. Ce sont des personnes qui flattent et qui donnent des louanges exagérées[5], voire fausses à ces leaders.

En général, l’intérêt de ces hypocrites, ces frotte-manche se trouve ailleurs. Comme nous l’avons appris d’un vieux fable, “tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute”[6]. Ils sont nombreux, particulièrement, les citadins, qui vivent de cette ruse qui consiste à soutirer le plus possible de profits de la part du “roi”. Les courtisans forment un groupe d’électeurs indomptables. On doit s’en méfier, car ils se jettent facilement dans les bras du meilleur offrant.

3.2.9. Les carriéristes

Par carriériste, nous entendons toute personne qui cherche obstinément la réussite sociale par le biais d’une carrière, à l’occurrence politique, souvent sans s’embarrasser de scrupules. L’histoire politique du Congo nous renvoie les témoignages des Congolais qui ont été tour à tour des fidèles de Patrice Emery Lumumba, de Joseph Kasa-Vubu, de Joseph Désiré Mobutu, de Laurent Désiré Kabila et, aujourd’hui, de Joseph Kabila Kabange. Bien sûr que cela paraît n’est pas poser problème, car ils ont successivement travaillé pour leur pays.

Cependant, pour quiconque connaît, à l’exception de la succession Joseph Kabila – Laurent Désiré Kabila, le caractère d’incompatibilité mieux d’antagonisme idéologique qui caractérise les régimes politiques de la RDC, cette fidélité successive frise l’arrivisme. On est ici en face des gens qui sentent venir la fin d’un règne et qui trouvent les moyens de rebondir. Ces invulnérables politiciens sèment le désarroi lors des campagnes électorales et constituent ainsi un groupe à part. 

Avant de terminer cette analyse, rappelons qu’elle s’est focalisée sur les types d’électeurs congolais et sur les logiques qui orientent leur choix des candidats, mais il ne nous semble pas être une digression que de dire un mot sur le poids et sur le rôle que joue l’Occident au sujet des élections en RDC.

En effet, de nos jours, de nombreux Congolais s’interrogent sur le grand souci que le monde occidental se fait sur la conduite de la politique congolaise. Comme on le sait bien, la position géostratégique, le taux de sa démographie et surtout les immenses et diverses potentialités économiques du Congo font de lui  un pays qui suscite  plusieurs convoitises des grandes puissances. Aussi ces puissances s’intéressent-elles à la classe dirigeante sur laquelle elles doivent assurer leur hégémonie afin de s’assurer le contrôle des gisements de minerais. D’ailleurs, plusieurs leaders politiques congolais renforcent cet état de choses dans la mesure où ils s’obligent d’aller quémander la légitimité ou la ligne de conduite à suivre à l’étranger. Les assises de Jeval (Bruxelles-Belgique) et de Genève (Suisse), en 2018, par exemple, en sont éloquentes.

Cette attitude se réfère au maintien au pouvoir, contre la volonté du peuple, des illustres dictateurs africains par les puissances impérialistes comme à la conquête du pouvoir par des leaders de l’opposition. En définitive, l’opinion installée soutient que lorsqu’un dirigeant africain jouit d’un plébiscite occidental, il n’est pas celui qu’il faut pour son peuple et vice-versa. Pensons ici, entre autres, à Patrice Emery Lumumba, Mouamar Kadhafi, Laurent Désiré Kabila, etc. 

En outre, pour revenir aux élections, celles de 2006, notamment, leur organisation a été rendue possible grâce au financement de l’ordre de 80% par l’Union Européenne. Or, un vieil adage nous enseigne que “celui qui finance, commande”. Donc, les Occidentaux, sans être des électeurs physiques au Congo, influent considérablement sur le choix des candidats. Toutefois, la maturité politique dont fait désormais preuve le peuple congolais lui permet de s’affranchir progressivement de ce néocolonialisme. C’est ainsi que les élections de 2018 se déroulent en RDC de façon libre et démocratique en dépit des ingérences intempestives de l’Occident dans les affaires intérieures du Congo.  

CONCLUSION  

La question intrigante à l’origine de cette réflexion est partie de la représentation trop simpliste que se font les candidats aux élections législatives et présidentielles du peuple Congolais qu’ils considèrent comme compact ou homogène. Les propos tels que “le peuple est avec moi, je remporterai les élections haut la main, n’avez-vous pas vu la “foule[7]” rassemblée à chacun de mes meetings ?,… frisent, à notre avis, de la naïveté et fondent la pertinence de la présente réflexion.

A l’opposé de cette appréhension optimiste, cette étude révèle que d’un point de vue électoral, le peuple congolais éclate en une infinité de groupuscules. Ce clivage s’opère, tantôt de façon quasi naturelle donnant lieu à un électorat captif, tantôt aléatoire ouvrant le champ à un cortège de stratèges, tantôt enfin, d’un électorat répulsif qui étouffe toute candidature perçue, à tort ou à raison, comme indésirable.

Quant aux motivations qui orientent le choix des candidats, elles se réfèrent aux représentations que les Congolais se font d’un élu. En effet, dans leur conviction la plus intime, tout élu, du bourgmestre de commune au Président de la République en passant par le Député et le Gouverneur de province, représente un univers hégémonique, une puissance économique et sécuritaire. Le Député, par exemple, dont les émoluments, jugés prohibitifs, sont connus de tous, se trouve très exposé dans l’opinion[8]. L’envie qui en résulte justifie une convoitise débordante de cette fonction dans les rangs des Congolais de toutes les couches sociales[9](pasteurs, professeurs d’universités, magistrats, médecins, journalistes, musiciens, footballeurs, comédiens, commerçants, paysans, chômeurs,…). 

Conditionnés par un tel imaginaire, les électeurs congolais, toutes les catégories confondues, à l’exception de ceux dotés de l’esprit cartésien,se laissent emporter par l’illusion de profiter des élections pour satisfaire leurs besoins de survie, de protection partisane, d’affirmation de son groupe identitaire, de positionnement politique égocentrique en reléguant ainsi au second plan, l’intérêt général.

Face à un tel tableau, l’optimisme des candidats à l’élection au Congo, devrait plutôt se muer à des incertitudes et à des angoisses qui poussent à une réflexion de fond capable de mener non seulement à une victoire électorale planifiée et méritée, mais également et surtout à une victoire de l’ensemble de la collectivité pour le développement durable. Enfin, l’électeur comme postulant à un mandat de représentation publique, est appelé à se remettre en cause et dans son sillage, tous les astucieux comme usurpateurs des attributions de la CENI devraient désencombrer le paysage pour un triomphe collectif capable de propulser le Congo vers des lendemains meilleurs. Le vote sanction, réfléchi, conséquent, devrait donc devenir et s’imposer comme un nouveau mode de vie pour que le Congo, ce “don de Dieu”, devienne une nation, un oasis de paix et un pays prospère au cœur de l’Afrique.   


BIBLIOGRAPHIE

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  • SHOMBA KINYAMBA S. “Changement des mentalités : le préalable pour la réussite des élections en RDC”, in Actes des Deuxièmes Journées Scientifiques, Faculté des Sciences Sociales, Université Kinshasa, 2004.
  • SHOMBA KINYAMBA S. (sous-dir), La transition politique en RDC : bilan et perspectives, Kinshasa, MES, 2006.
  • SHOMBA KINYAMBA S., “Velléités ethniques souverainistes et fragmentation de l’unité nationale en RDCongo”, in  Annales de la Faculté des Sciences Sociales, Administrations et Politiques, Université de Kinshasa, Volume I, numéros 3 et 4, 2015. 

[1]A la présidentielle, 21 candidats pour un seul fauteuil ; 15.365 candidats pour 500 sièges à l’Assemblée Nationale et 17.000 candidats pour 720 sièges. 

[2]J. CAZENEUVE,Dix grandes notions de la sociologie, Paris, Editions du Seuil, 1976, p.80. 

[3]E. DURKHEIM, Règles de la méthode sociologique, Paris, Alcan, 1895.

[4]J. ETIENNE et alii, Dictionnaire de sociologie, Paris, Hatier, 2004.

[5]Le Nouveau Petit Robert, Paris, 1967.

[6]Cette mobilité incessante des politiciens se nomme vagabondage politique au Congo.

[7]Le Robert, dictionnaire de langue française, 1967.

[8]On nous objectera sans doute dans la mesure où ledit régime garde sa majorité parlementaire provinciale et nationale bien qu’ayant perdu la présidence de la république. Bien sûr que ce ne pas peu.

[9]Lire à ce sujet : J. LUNANGA BUSANYA, Géopolitique et conflits identitaires en RDC, Kinshasa, éd. Compodor, 2009 et  G. MALEMBA N’SAKILA, L’identité post-tribale au Congo-Kinshasa, Kinshasa, éd. MES, 2003.

[10]Cette adhésion est souvent fonction du lien tribal ou régional avec le leader principal et des positionnements politiques en vue d’être en bonne place permettant d’occuper un poste important dans la gestion de la chose publique.

[11]SAKOMBI INONGO pour MOBUTU SESE SEKO : Homme providentiel, guide clairvoyant, l’incomparable, l’homme seul,… pour d’amples renseignements, lire SHOMBA KINYAMBA S., Comprendre Kinshasa à travers ses locutions populaires. Sens et contexte d’usage, Louvain, ACCO, 2009. 

[12]FONTAINE, J., (de la), Les fables,…

[13]SHOMBA KINYAMBA S., op.cit., pp.73-79.

[14]Salaire mensuel de 4.500$ plus autres avantages sociaux alors qu’au sein de leur électorat, notamment, le huissier ne touche que 75$ à peine.

[15]Sur les 500 sièges à pourvoir, la CENI a reçu 18.386 candidatures pour les législatives de 2011 ; pour cette dernière législature, on en a dénombré 15.365 candidatures. Ce qui est très parlant et largement illustratif à cet égard.

M.E.S. n°108, janvier-mars 2019