Collecte des données de terrain : Un stéréotype séculaire en sciences sociales

Collecte des données de terrain :  Un stéréotype séculaire en sciences sociales

par

Sylvain SHOMBA KINYAMBA

Professeur Ordinaire, Faculté des Sciences Sociales

Université de Kinshasa

INTRODUCTION

En prenant l’initiative d’entreprendre la rédaction de cet article, notre souci plénier et premier reste celui d’éclairer la lanterne des chercheurs en sciences sociales, mais surtout de les libérer dans la production des données empiriques dès lors qu’ils sont constamment trahis par le séculaire et soporifique syntagme collecte des données de terrain. Dans ces sciences, ce syntagme, ainsi qu’on le sait bien, fut forgé à une certaine époque de leur histoire.

En effet, au cours de cette époque révolue, le travail de l’ethnologue reposait essentiellement sur le recueil des récits de voyageurs en provenance de contrées exotiques. C’est ainsi que les ports, les gares de trains, les aéroports… furent des sites privilégiés pour cet exercice qui a revêtu une certaine passivité qui, en définitive, a fini par corrompre le soubassement de cette expression depuis consacrée et inamovible de collecte des données.

Par la suite, la recherche de terrain va s’imposer progressivement en crédibilisant des données socioculturelles appartenant à tel ou tel peuple, ouvrant par ce seul fait, des opportunités à tous les pionniers de séjourner dans les contrées lointaines où ils se proposaient de mener des investigations. Une telle révolution, car c’est le terme, a sitôt fait de remettre en cause l’esprit de passivité qui caractérisait jadis, ces premières descentes de terrain. Car, dans la conscience de ces précurseurs se faisait jour, l’existence de certains préalables qui requéraient des solutions urgentes, notamment, la présence devers soi, d’un carnet de notes mais aussi, et c’est si important, l’apprentissage de la langue locale en vue de bien communiquer, de bien s’entretenir et, enfin, à dialoguer, de mieux en mieux, avec des interlocuteurs culturellement distincts.

Dans cette lignée de précurseurs de l’investigation de terrain, on cite sans conteste, Henry Schoolcraft, Frans Boas et surtout Bronislaw Malinowski. On sait que le premier a partagé la vie par deux fois (1822 et 1850) avec les Indiens de l’Amérique du Nord et que le deuxième avait, en 1900, effectué une étude de terrain chez la population autochtone de la côte ouest américaine. Quant à B. Malinowski, son terrain de prédilection a été la Nouvelle Guinée, chez les Trobriandais où il fut de manière unanime, investi au statut de père de l’observation participante.

Pareille perspective aussi innovante n’a fait que se renforcer progressivement au point d’influencer jusqu’à un certain degré, notre perception personnelle de terrain. Ce qui fait que nous soyons devenu récalcitrant quant à l’usage de l’expression collecte des donnéesque nous estimons déjà être une pièce de musée, car désuète. N’est-ce pas un univers de recherche, quel qu’il soit, est tout à la fois piégé et miné, pour imposer au chercheur en sciences sociales, des enquêtes tamis, c’est-à-dire des enquêtes fineset méthodiques dans la production des données estimées fiables ?

La démonstration de cette position s’articule en trois points. Le premier clarifie les significations des concepts centraux de l’étude, à savoir : collecteconquêteproductiondes données de terrain. Le deuxième expose les contingences sociales du milieu congolais qui mines et/ou piègent l’enquête sociale et plaident pour une recherche active plutôt que pour une recherche passive. Autrement dit, il s’agit ici des risques épistémologiques que recèle le champ d’investigation de la RDC. Le troisième et dernier point expose la vigilance épistémologique à observer en vue d’y faire face. Une brève conclusion met un terme à la présente étude.

I. BALISAGE CONCEPTUEL 

1.1.  Collecte des données 

Nom féminin, le terme collectedérive du verbe transitif collecter qui signifie réunir par une collecte, par exemple, des informations. Ce terme a pour synonyme, ramassage, récolte ou cueillette. L’idée qu’il laisse transparaître est une évocation de platitude, d’insignifiance en termes de degré d’implication ou de responsabilité du chercheur dans le contexte donné d’une enquête de terrain.

En effet, l’usage du terme collectese fait sans encombre, en guise d’illustration, à travers un certain nombre d’actes par rapport à l’enchainement des dispositions et des closes qui n’implique pas une attention ou un effort particulier : c’est le fait de ramasser un stylo tombé à terre, de rassembler à l’aide d’un panier, l’offrande de dimanche dans une Eglise, de cueillir des fruits murs, de récolter du champignon, des chenilles, etc.

De ce point de vue, l’emploi de ce terme ne va pas sans poser de problème dans le déroulement d’une recherche scientifique. C’est à juste titre si T. Trefon et P. Petit relèvent “la naïveté épistémologique consistant à croire que l’on peut envisager le travail de terrain comme une collecte des données”[1]. Ce qui ne manque pas d’imprimer dans cette pratique un certain esprit de villégiature, de facilité, de banalisation qui, a bien des égards, transparait dans la façon de mener l’enquête par de nombreux chercheurs en RDC. Il s’agit, dans ce cas, ni plus ni moins, d’une démission. C’est ce que nous faisons observer et cherchons à démontrer à travers l’explicitation des termes conquêteet productiondes données avant de l’étayer davantage au deuxième point de cette réflexion axée sur les contingences congolaises qui rendent l’enquête sociale ardue et qui peuvent même l’hypothéquer.

1.2. Conquête des données

Dérivée du verbe conquérir qui a pour champ sémantique les verbes assujettir, soumettre, vaincre, gagner, la lexie conquêtedésigne l’action d’acquérir ce que l’on vise par les armes, soumettre toute épreuve par la force. Certes, ce sens de conquête s’applique sans vergogne dans les contextes d’une guerre, d’une compétition, d’une épreuve. Qu’en serait-il alors du contexte de la recherche scientifique ?

D’emblée, l’idée qui en ressort est celle d’arracher les résultats par une lutte. Ce qui n’est pas inapproprié dans le cadre de la recherche sociale, car c’est bien d’une lutte, d’une haute lutte qu’il s’agit ordinairement. Toutefois, l’usage du terme conquête dans ce contexte semble malaisé dans la mesure où il laisse présager du côté du chercheur, le statut de héros, mieux de conquérant, de l’homme seul. Ce qui n’est pas évident. D’ailleurs, de nos jours, on le sait bien, les sciences sociales s’engagent, de plus en plus, dans ce qu’elles nomment recherche participative. En définitive, le chercheur ne trouve pas tout seul, il bénéficie des apports des uns et des autres. Quel terme conviendrait le mieux alors, en lieu et place de collecte des données et de conquête des donnéesde terrain ? Le point qui suit répond expressément à cette interrogation.

1.3. Production des données

La lexie composée production des donnéesrend bien l’idée de produire, de créer, de façonner, de forger, d’engendrer et pourquoi pas celle d’inventer ? Quant au terme production,il signifie action de créer individuellement ou en groupe une œuvre dont on peut revendiquer l’initiative ou la paternité. On est ici en présence d’une action délibérée qui vise l’atteinte d’une recette, d’un résultat, d’un produit telles que peuvent l’être les données de terrain en rapport avec une thématique de recherche précise.

Voilà pourquoi, A. Trognon précise significativement que “les sciences sociales, comme les autres d’ailleurs, travaillent non sur des données brutes (naturelles)[2], mais sur des données produites. L’étude des processus de production des données est donc centrale en sciences sociales”[3].

Il s’agit, pour emprunter l’expression de J. Ndaya d’un recueil actif des données de terrainqui consiste, entre autres, pour le chercheur, à entrer en communication, en dialogue, en interaction avec ses informateurs en vue de susciter les informations dont il a besoin pour vérifier ses hypothèses de recherche[4]. Explicitant davantage son idée du rôle actif dévolu au chercheur, l’auteur met en exergue l’observation à laquelle participe l’enquêteur muni d’un guide préalablement préparé que l’auteur nomme autrement observation interactivequi passe par l’immersion de celui-ci, qui demeure un humain parmi les humains, un témoin qui observe de manière intéressée la vie de la communauté, participe à la vie des autres, interagit, exprime les rapports de la réalité immédiate.

Pour conclure, l’observation participante n’a rien de commun avec l’observation passivedans la mesure où observer, participer n’est pas synonyme de collectionner simplement des informations ou des documents. Le chercheur reste, ni plus ni moins, un entrepreneur créatif, ingénieux qui initie, conçoit et fait participer des personnes ressources et autres capables de l’accompagner de façon participative à la production de la recette dont il s’est fixé comme objectif à atteindre. Faisons à présent, un état des lieux des milieux congolais dans la perception des enquêtes sociales.

II. LE TERRAIN : UN UNIVERS MINE ET PIEGE 

Nous abordons ce point en établissant un lien entre les contingences locales et la pratique de l’enquête sociale en milieu congolais pour démontrer davantage que l’expression collecte des donnéesest irréelle. Ce terrain, comme tant d’autres d’ailleurs, est un univers miné et piégé qui recommande un esprit de créativité, d’ingéniosité et de professionnalisme méthodologique de tous les instants à chaque chercheur soucieux d’aboutir à des résultats crédibles. On y rencontre, notamment, des personnes peu ou pas renseignées ou des attitudesd’hésitation, de rationalisation de l’informationà livrer et même parfois, de refus pur et simplede participer à tel ou tel entretien de la part des informateurs. Tout ne va pas de soi et jamais tout de suite.

C’est ainsi que pour faire face à ces écueils que le chercheur doit s’obliger à préparer un projet de recherche avant de s’y engager. Celui-ci, comme le font savoir G. Mace et F. Petry[5], remplit trois fonctions essentielles, à savoir :

  • aider à mieux préciser l’objet d’étude ;
  • permettre de planifier les étapes de la recherche ;
  • aider à sélectionner les stratégies et les techniques de recherche les plus appropriées compte tenu de ce que l’on veut démontrer.

De ces trois rôles remplit par le projet de recherche, le deuxième et surtout le troisième éclaire mieux notre propos, car tout chercheur conscient de ce qu’il compte entreprendre au regard de sin projet s’efforce de sélectionner les armes avec lesquelles il compte se déployer en vue d’exploiter avec succès son terrain d’investigation. Aussi se préoccupe-t-il de savoir par quoi commencer, comment avancer et par quoi terminer. Autrement, si le terrain ne présentait aucun danger, une telle précaution aurait été vaine.

A cet effet, une observation minutieuse ainsi que la prise en compte des difficultés rapportées par d’autres chercheurs[6], nous a permis de déceler, en RDC, une dizaine d’obstacles qui rendent ardue toute investigation de terrain allant jusqu’à biaiser, à étouffer et même à hypothéquer les renseignements attendus. C’est ce que nous exposons dans les pages qui suivent.

2.1. Ecueils

2.1.1. Analphabétisme

Dans le cadre de l’observation directe, un chercheur peut recourir à l’usage d’un questionnaire devant être rempli par des enquêtés. Ce procédé procure à l’enquêteur un gain de temps et une économie de moyens, lorsque le questionnaire est posté à l’adresse de chaque individu de son échantillon. Ce qui lui épargne des déplacements incommodes et onéreux. L’opérationnalité de cet outil de production des données suppose que l’enquêté soit en mesure de lire et d’écrire pour satisfaire les attentes du chercheur. Là se situe tout le problème.

En rapport avec l’analphabétisme, le chercheur affrontera deux handicaps. Le premier est celui de l’incertitude de tomber sur des enquêtés lettrés, surtout lorsque le choix des individus retenus dans l’échantillon a été opéré au hasard, à partir d’une simple liste et selon le pas de sondage projeté dans un quartier donné. Le second handicap se rapporte, à la quasi impossibilité pour  lui, de faire parvenir, par poste, un questionnaire d’enquête à tous les coins de son univers congolais.

A ce sujet, les milieux ruraux congolais sont inaccessibles par courrier postal ou par courrier électronique. Comme on peut s’en rendre compte, il restera au chercheur une possibilité, celle de distribuer le questionnaire au domicile de chacun de ses enquêtés et de s’assurer, à l’occasion, de la capacité pour chacun de lire et d’écrire correctement mais aussi de comprendre le contenu du document qui lui est destiné.

Toujours au sujet de l’analphabétisme caractéristique chez de nombreux Congolais, du dépouillement des travaux déjà évoqués, 63% des auteurs  déclarent avoir évité le recours au questionnaire écrit devant être rempli par les enquêtés. Les raisons évoquées vont du manque de moyens matériels à l’incapacité pour un bon nombre d’enquêtés à répondre tout à la fois promptement et adéquatement à un questionnaire écrit.

Quant aux 37% restants, il s’agit des travaux réalisés essentiellement auprès des milieux scolaires, universitaires et en général, auprès des individus dont la capacité de lecture et d’écriture était au départ retenue parmi les variables intervenant dans la constitution de l’échantillon (des agents et cadres des services publics et/ou privés,…).

2.1.2. Français comme langue de travail

Dès lors qu’un questionnaire d’enquête, une interview ou une technique d’autobiographie est conçue, élaborée et administrée en français, les difficultés évoquées au sujet de l’analphabétisme refont surface, exigeant, dans la foulée, la traduction et le recours aux interprètes. Dans un cas comme dans l’autre, les risques de déformation de la pensée et/ou de l’interprétation erronée sont énormes. Il faut rappeler à ce sujet que la langue n’est pas qu’instrument de communication. Elle est aussi l’outil de conception, d’abstraction et de multiples références.

Est-il sans intérêt de rappeler que des questions ou des propos mal compris parce qu’exprimés dans une langue non maîtrisée, débouchent sur des réponses inexactes ? Or, justement, le chercheur a besoin des données fiables, vérifiables et conformes à la réalité.

En parlant des limites qu’impose la langue (sa non maîtrise) à la recherche, nous devons évoquer non seulement l’ignorance de la langue elle-même, mais aussi la maîtrise des termes techniques appropriés.

Sur notre échantillon consulté, le problème de la langue a été relevé par 89% des travaux. La plupart de ceux-ci ont eu des ouvriers ou des paysans comme informateurs. Pour les 11% restants, se trouvent soit des travaux dont les enquêtes ont été menées sur base d’un corpus constitué des cadres d’entreprises, avec un très bon niveau de connaissance du français, soit encore des travaux menés grâce à un recours à des interprètes. Dans ce  dernier cas, le problème s’est avéré plus aigu lorsque le chercheur lui-même n’était pas capable de parler la (les) langue (s) de ses enquêtés, les interprètes utilisés s’étant montrés quelques fois très limités.

2.1.3. Attitude de méfiance

Comme on le sait, l’objet des sciences sociales et humaines touche directement à la vie sociale, politique, économique, religieuse, sexuelle, etc. Tout le monde convient que ces domaines renferment des matières sensibles.

Lorsqu’on fait de l’histoire immédiate au sujet d’une rébellion, d’un génocide, d’un coup d’Etat, on ne devrait pas avoir la naïveté de croire que dans pareils cas, les informateurs s’ouvriront spontanément au chercheur. En effet, la crainte des représailles, des règlements de comptes, de témoignages embarrassants, d’arrestations,… ne pourra que pousser à la méfiance, à la retenue ou au refus de s’exprimer. Cela est compréhensible.

La méfiance sera, d’autant plus grande toutes les fois que l’on notera, sur le terrain, la présence des appareils politico-policiers de répression. On doit comprendre que, si pour des raisons de recherche ou autres, le chercheur est disposé à prendre des risques, ce qui n’est pas le cas pour l’enquêté qui, au contraire, ne trouvera pas de justification immédiate pour un tel risque.

Nous n’oublions pas que l’anonymat est la règle d’or dans ces types d’opérations. Cependant, le commun des Congolais qui n’a  pas l’habitude des sondages d’opinion, des enquêtes scientifiques, même les plus innocentes, que représentent pour lui, les garanties offertes par l’anonymat?

Dans les travaux consultés, il y a lieu de relever entre autres, la question suivante reprise dans le questionnaire d’enquête: Oùétiez-vous pendant la rébellion muleliste? Sans vouloir épiloguer sur la pertinence de la question elle-même, ce qui serait hors de propos, il est cependant intéressant de noter qu’à cette question, nombre d’enquêtés ont simplement donné une fausse réponse.

La raison de cette attitude normale, en définitive, est à rechercher dans le traitement particulièrement sévère que le régime du président Mobutu a réservé aux populations de la contrée d’Idiofa, au Kwilu, accusées à tort ou à raison d’avoir participé à la rébellion muleliste, des années 1962-1965.

Les services de sécurité de l’Etat ayant fait, à cette époque, preuve de zèle exagéré dans la répression de toute velléité d’opposition au régime, la peur et la méfiance s’étaient emparées des populations, au point d’assimiler le chercheur à ces fameuxagents.

Cette attitude de méfiance prend un relief particulier dans certains milieux que nous pouvons considérer comme aisés au regard de leur train de vie, notamment les résidences des ministres, des hauts fonctionnaires de l’Etat, des hauts cadres des entreprises, des hauts officiers militaires, des hommes d’affaires, etc. Ces milieux sont d’accès quasi impossible aux chercheurs, surtout ceux dont la mine trahit leur origine sociale modeste. L’inaccessibilité se lit, d’emblée, à travers les clôtures et des portails imposants, les scripturaires sur le portail faisant mention mbwamabe, en lingala(Kinshasa) ou imbwamakali, en swahili(Lubumbashi), qui signifient chien méchant, dans la résidence, etc. ce qui ne manque pas de faire redouter les chercheurs même intrépides.

La première contrainte qui s’impose aux chercheurs, dans ces milieux, est le service de gardiennage qu’il faut braver avant d’accéder à la résidence de l’enquêté. Les agents commis à la garde (dont le prosélytisme ne rivalise qu’avec la désobligeance) se dressent souvent en obstacle même si toutes les preuves du rendez-vous obtenu au préalable auprès de l’enquêté sont fournies. Cette intransigeance des agents est souvent à l’origine des rendez-vous manqués avec certains enquêtés de ces milieux.

Au côté de cette première contrainte, il faut ensuite épingler la méfiance que l’on nourrit à l’endroit de l’enquêteur que l’on renvoie parce qu’on le soupçonne de faire la reconnaissance de la résidence pour un éventuel assaut nocturne, surtout lorsque le protocole d’enquête porte sur la fortune.

Enfin, cette méfiance envers le chercheur scientifique  n’est pas également sans lien avec l’effervescence religieuse de Kinshasa, particulièrement, avec les Témoins de Jéhovah qui, par leur prédication de « porte à porte, de bureau à bureau, de pavillon à pavillon d’hôpital, de bus à bus de transport en commun… agacent leurs hôtes par des multiples visites impromptues et leur obstination à les convertir à leur foi[7]. Assimilés à ces derniers, le chercheur se bute, généralement, à des hésitations et même au refus de réception.

De l’échantillon de travaux consultés, 77% font état de la méfiance des enquêtés à l’égard des finalités des enquêtes menées. Le dépouillement des mémoires et thèses de doctorat a également révélé que les 23% des travaux qui n’ont pas explicitement évoqué cette difficulté se sont déroulés soit dans les milieux universitaires, soit au sein des entreprises ou organisations privées.

2.1.4. Paupérisation généralisée

Le manque de moyens aura été l’une des difficultés parmi les plus fréquemment citées dans les travaux consultés. En effet, cette variable est revenue dans 87% des travaux. Le faible pourcentage restant (13%) comporte de travaux réalisés par des auteurs ayant bénéficié d’un financement approprié ou qui ont indiqué avoir eu la chance de trouver un soutien matériel sous diverses formes.

Le contexte de pauvreté joue doublement sur la recherche. D’une part, il limite la capacité de manœuvre du chercheur lui-même et de l’autre, il pousse bon nombre d’enquêtés à attendre de lui, une certaine forme de rétribution en contre partie des informations livrées ou à livrer. Dans ce cas, le chercheur se verra contraint d’offrir aux enquêtés quelques rétributions : cigarettes, sommes d’argent, boissons et autres petits cadeaux. Il est vrai que ces valeurs ne sont pas toujours explicitement exigées. Mais les hésitations des enquêtés à répondre aux sollicitations de l’enquêteur en constituent, pour la plupart des cas, un message clair. Par conséquent, lorsqu’un  chercheur se trouve limité, au départ par sa pauvreté, il verra son enquête patauger de suite des effets de celle-ci.

Est-il inutile de rappeler ici, que si l’esprit du chercheur se nourrit de la science, la science à son tour se nourrit des biens matériels ? L’enquêteur aura besoin du papier, des appareils d’enregistrement et de photographie, des stylos, des crayons, de quoi assurer ses déplacements sur le terrain de recherche. Faute de tels moyens, il bricole, extrapole abusivement certaines  données en sa possession,réduit la taille de son échantillon ou de l’univers de son enquête. Telles sont là, autant de sources, de biais des résultats d’une recherche supposée découvrir et démontrer la vérité des faits.

2.1.5. Culture de retenue

Dans l’un des points précédents, nous avons relevé à grands traits, la discrétion avec laquelle le Congolais entoure certaines matières. Il s’agit, rappelons-le, du sexe et tout ce qui s’y rapporte, du revenu, de la maladie, de la mort, de la sorcellerie, etc.

Ce faisant, toute recherche scientifique qui a pour thème l’une ou l’autre de ces questions exigera de la prudence vis-à-vis des opinions exprimées par les enquêtés. Prendre toutes leurs réponses à la lettre relèverait plutôt de la naïveté. Aborder ces questions avec des informateurs Congolais demandera des précautions suffisantes. Cette particulière difficulté a été relevée dans 79% des travaux de notre échantillon. Deux matières ont été citées avec insistance comme sujets tabous : le sexe et le revenu.

Des travaux relatifs au planning familial et au niveau de vie se sont confrontés au refus des enquêtés de parler de leur propre expérience. Des questions aussi simples de la nature de celle qui consiste à dévoiler son revenu mensuel ou encore celle qui est relative au nombre de fois qu’on a des rapports charnels, par semaine, avec son époux (épouse), ces questions, disions-nous, n’ont pas obtenues des réponses attendues parce que, dans le champ des enquêtés, elles sont considérées comme maladroites. On ne doit pas les poser sous cette forme. Il faut les formuler autrement, car elles entrent trop dans l’intimité des sujets interrogés, dans leur vie privée. Dans la plupart des cas, le questionnaire s’adressait à des salariés mariés. Malgré tout, déclarer un salaire régulièrement gagné ainsi que des rapports sexuels légaux avec son conjoint ou sa conjointe a fait l’objet de beaucoup de discrétion.

Nous avons également noté que des enquêtes sur la sorcellerie, la maladie ou la mort ont enregistré une fréquence élevée de non-réponses, de réponses faussées ou incomplètes de la part des enquêtés. Ici, le sentiment de peur et de respect aux morts explique cette réserve constatée par rapport à ces questions.

La question n’est pas, pour le chercheur, de s’étonner ou de refuser de comprendre un de leurs traits culturels. Bien au contraire, il lui appartient de considérer la réalité en face et de tenter de lever ces obstacles par diverses astuces.

A ce sujet, on peut agir par personne interposée, c’est-à-dire par l’entremise d’un enquêteur jouissant de la confiance des informateurs pointés et de celle du chercheur. Toutefois, l’obligation de gagner une confiance sincère et solide des informateurs incombe au chercheur. Face à ce genre de situation, il doit se montrer créatif et patient pour prétendre s’en sortir. Quant aux 21% des travaux qui n’ont pas rencontré l’écueil lié à la retenue, nous avons noté qu’ils ont été menés dans les milieux universitaires, auprès des cadres des entreprises privées ou de l’administration publique.

2.1.6. Mauvaise tenue des archives publiques

Déjà effleuré plus haut, nous avons retenu que cette situation se justifie par les mauvaises conditions de vie et de travail des préposés aux différents services d’archives de l’Etat. Démotivés, plusieurs d’entre eux tombent dans l’insouciance et même se livrent au pillage de ce patrimoine, habituellement, revendu à titre de papiers d’emballage à des vendeurs ambulants des articles alimentaires (beignets, arachides, pain, manioc cuit,…).

Cette carence documentaire a été révélée par 91% de notre échantillon. Les 9% restants concernent les travaux dont les enquêtes se sont déroulées au sein de certaines entreprises privées où les archives sont à jour et bien tenues.

En général, dans la quasi-totalité des services publics (administration urbaine, commune, territoire, école, université,…) même quand les archives sont disponibles, elles demeurent mal tenues, lacunaires, par exemple, sur les effectifs du personnel non maîtrisés et sur les listes souvent remaniées. L’ampleur de cette situation ne facilite pas la tâche aux chercheurs scientifiques.

Parmi les illustrations tangibles, pensons à l’usage de la technique d’échantillonnage. En raison de la mauvaise tenue des statistiques, chaque fois que l’on est porté à recourir à la technique précitée, on opte presque naturellement pour les procédés probabilistes, c’est-à-dire sur des procédés basés sur le principe de tirage au hasard, malgré les inconvénients qu’il comporte. Cette pratique s’explique par les contraintes propres aux procédés de quotas.

Dans le lot des exigences de ces procédés, on peut relever celles-ci :

  • l’échantillon doit comporter les mêmes caractéristiques que celles que l’on retrouve dans l’ensemble de l’univers. Cela signifie que, si par exemple, la population mère comprend 52% des jeunes, 38% d’adultes et 10% de vieux, l’échantillon doit être constitué au prorata de la taille de chaque catégorie sociale, c’est-à-dire dans ce cas de figure, 52% des jeunes ; 38% d’adultes et de 10% de vieux.
  • le chercheur devra procéder à la détermination des quotas, c’est-à-dire du pourcentage de représentation par catégorie de personnes devant être effectivement interrogées…

Comme on peut s’en rendre compte, ces détails, arithmétiques ou mieux statistiques, rendent le recours au choix raisonné quasi impossible dans le contexte où les données ne sont pas à jour. Pourtant, sans vouloir faire l’apologie des procédés de quotas, toute proportion gardée, lorsque leur exploitation se trouve rigoureusement assurée, ils offrent des informations moins biaisées que celles obtenues à partir d’un tirage au sort, d’un jeu de hasard. Toutefois, nous n’ignorons pas lerisque de biais du sondage par quotas qui laisse l’enquêteur libre de choix. Ce risque est d’autant plus grand en RDC où les enquêteurs ne sont pas toujours bien formés, moins consciencieux dans l’accomplissement de leurs tâches.

Heureusement que l’échantillon aléatoire répond à la loi des grands nombres, c’est-à-dire à l’équipement théorique de la mathématique des probabilités statistiques. En effet, il donne la même chance à toutes les unités de l’univers de faire partie d’un échantillon. L’étude de cette distribution d’échantillonnage d’une statistique et de son erreur-type permet de préciser exactement la valeur des généralisations que nous sommes en droit de faire à partir d’un échantillon.

2.1.7. Elasticité de la notion de temps

Il ne s’agit pas, lorsque nous évoquons la notion de l’élasticité de temps chez les Congolais, d’un dénigrement mais plutôt d’une réalité vécue. Il est, notoirement, connu que le Congolais n’est pas un modèle de ponctualité. Pire encore, celui qui s’efforce de l’être est récupéré par un jeu de nivellement par le bas. En clair, on se gêne et puis on se décourage lorsqu’on a été deux ou trois fois à temps, avant de se faire rejoindre par d’autres invités une ou deux heures plus tard. A la longue, on se résout de faire comme les autres.

Ce comportement affecte sérieusement le calendrier de la recherche tout comme il entame le moral de l’enquêteur. Le non respect du temps ne permet pas au chercheur de s’en tenir à son timing encore moins à sa programmation de départ étant donné que les rendez-vous avec les enquêtés sont souvent annulés ou reportés. Ce désagrément a été relevé par 87% des travaux constituant l’échantillon susmentionné. Certaines enquêtes n’ont pas carrément abouti à cause de cet handicap. Quant au reste des travaux, soit 13%, ils relèvent des enquêtes menées dans le propre quartier résidentiel du chercheur ou dans certaines entreprises privées pendant les heures de service.

2.1.8. Déficit de culture de recherche scientifique

Le constat relatif au déficit de la culture de recherche scientifique mérite d’être relevé à deux niveaux : le pouvoir public et la société dans son ensemble. Au niveau de l’Etat, les attitudes résumées, ci-après, nous semblent assez révélatrices à cet égard. La modicité des budgets consacrés à la recherche, l’anachronisme et l’obsolescence des informations scientifiques disponibles ainsi que le manque de valorisation des résultats de recherches au niveau national. Plusieurs centres de recherche relevant des Ministères de l’Enseignement Supérieur et Universitaire et de la Recherche Scientifique ont connu un arrêt de fait.

Conditionné par ce qui précède et évoluant dans un contexte de sous information, le commun des mortels ne se sent quasiment pas concerné par la recherche scientifique. D’ailleurs, la science elle-même n’est pas suffisamment socialisée dans son vécu quotidien. Cela se traduit par une certaine insouciance et une négligence lors du remplissage d’un questionnaire, surtout lorsqu’il est complexe, long et comprenant des questions ouvertes. A ce propos, 71% des travaux de notre échantillon soulignent que beaucoup d’enquêtés Congolais ne saisissent ni l’utilité ni l’opportunité de la recherche. Une explication et une sensibilisation doivent précéder toute administration d’un questionnaire.

Quant au reste, c’est-à-dire 29%, les auteurs des investigations affirment avoir eu affaire aux universitaires qui, bien entendu, se sont montrés réceptifs à ce genre d’activité.

2.1.9. Accès aléatoire à la documentation

Comme pour les archives publiques, les bibliothèques en RDC ne sont pas elles, non plus à jour à l’exception de celles qui sont tenues par des confessions religieuses (catholique, protestante) et les centres culturels français, belge et américain. Cependant, hormis lemanque d’actualité des ouvrages disponibles ici et là, il faut relever le problème de leur accessibilité.

En effet, malgré l’effort louable que déploient les Eglises et les Institutions de coopération en cette matière, l’action se limite aux grandes villes et, plus particulièrement, à la capitale Kinshasa. Ici comme ailleurs, ces centres de lecture ne sont malheureusement pas situés dans des quartiers résidentiels, ni à côté des grands établissements d’Enseignement Supérieur et Universitaire, par exemple (Université de Kinshasa, Université Pédagogique Nationale,…). Les difficultés de déplacement découragent plus d’un lecteur.

Même lorsqu’on arrive à vaincre les difficultés précitées, l’accès à la documentation reste toujours aléatoire. Pour certains, le manque de frais d’abonnement, pour d’autres, l’étroitesse de l’espace de lecture qui ne peut accueillir tout le monde à la fois, sans oublier l’horaire d’ouverture des bibliothèques qui se présentent, selon le cas, comme de sérieuses entraves. Cette affirmation peut être lue dans les 73% des travaux du corpus y relatif. Le reste des travaux, soit 27%, a été réalisé par des acteurs dont la position et les raisons sociales ont offert des facilités. Il s’est agi, notamment, de ceux qui disposent des bibliothèques personnelles, de ceux qui comptent sur des connaissances disposant chez elles d’une documentation importante dans les différentes filières du savoir.

Il faut regretter également le fait que l’Internet soit à peine accessible et que ce puissant moyen de diffusion de l’information ne soit pas encore à la portée du grand nombre à cause du déficit de l’énergie électrique. Cette carence de la  documentation ne permet pas aux chercheurs d’exploiter à bon escient les avantages qu’offre la technique documentaire. C’est cela qui explique, à notre avis, entre autres, la quasi-absence de l’état de la question dans bon nombre des travaux académiques qui se réalisent dans les universités congolais.

2.1.10. Complexe d’infériorité de la part de l’informateur

Cette attitude relative au complexe d’infériorité se rencontre, souvent, en milieu paysan et populaire, c’est-à-dire dans ces milieux où vivent des personnes aux conditions sociales précaires et analphabètes. En général, l’ambiance qui caractérise le déroulement d’une enquête menée auprès de ce genre d’informateurs est loin d’être sereine. Habituellement, on enregistre chez l’enquêté, un manque de confiance de soi et une absence de quiétude dans leur comportement lors des enquêtes.

Un tel manque de confiance s’explique à partir de l’intériorisation de leurs mauvaises conditions existentielles qui les amènent à croire qu’ils ne valent pas grand chose au sein de leur société. Aussi s’avouent-ils être en dessous de l’enquêteur dès le premier contact. Cela les perturbent, même quand ils ont affaire à des questions qui sont manifestement à leur portée.

A l’inverse, il leur arrive de lutter contre ce sentiment d’infériorité en camouflant certaines de leurs limites. C’est pour cela que certaines personnes, par peur de s’avouer incompétentes ou sous informées sur l’une ou l’autre question, avancent des réponses fantaisistes. D’autres par contre, s’autorisent, délibérément, à proposer des réponses qu’ils considèrent susceptibles de leur valoir une impression favorable alors que d’autres encore se limitent à reproduire l’opinion commune dans le but d’éviter de se singulariser.

Enfin, plusieurs personnes se retrouvent dépaysées parce qu’elles abordent l’entretien avec l’enquêteur comme si elles étaient en train de subir une épreuve ou un interrogatoire à l’issue duquel, elles devraient être évaluées.

Le dépouillement des données du corpus exploité révèle que 68% d’auteurs des travaux consultés attestent avoir fait face à cette situation. La différence, soit 32%, concerne les enquêtes réalisées sur des personnes appartenant, au moins, à la classe moyenne.

En considérant tout ce qui précède, devrait-on s’aventurer à effectuer une enquête sociale dans un terrain aussi piégé ou miné ? Ne faut-il pas capituler ? Et, si l’on s’y engageait, comment devrait-on alors procéder ? Le point qui suit clôture en même temps cette étude et répond à ses pertinentes interrogations.

III. METHODOLOGIE DES SCIENCES SOCIALES A L’EPREUVE DES REALITES 

DE TERRAIN

Deux de nos textes antérieurs sont repris ci-dessous avec une finalité didactique pour interpeler et surtout pour attirer l’attention du chercheur sur la nécessité de garder en éveil sa vigilance épistémologique. Dans le premier, il est recommandé à l’enquêteur de faire montre d’un esprit de discernement élevé, car un informateur, tout sérieux qu’il puisse être, n’est pas un angeomniscient. Cela voudrait dire qu’il faut aussi le regarder en tant que monstreque l’on doit minutieusement géré. Quant au second, il pose la problématique selon laquelle, face à l’enjeu de l’entretien qualitatif, l’enquêteur doit-il être apathiqueouinteractif ? A ce propos, il n’y a pas d’option universellement préétablie. Ce qu’importe surtout de retenir, c’est que le chercheur doit toujours tenir compte du degré de familiarité ou non avec ses virtuels informateurs au cours d’une enquête sociale. A présent, découvrons les argumentations développées autour de ces diverses problématiques.

3.1. Face à l’enjeu de l’entretien qualitatif : quelle attitude adoptée?

La démarche relative à une recherche scientifique fait constamment l’objet d’élucidation et de revisitation. Il s’agit de la démarche qui est toujours entière, car ses débats font l’objet d’un éternel recommencement. En d’autres termes, de tels débats sont toujours loin d’être vidés. S’agissant de celui ouvert dans les pages qui suivent, part d’une perspective réductionniste qui marque, globalement, les investigations des sciences sociales, en République Démocratique du Congo.

En effet, dans la tradition de l’université congolaise, le concept méthodologique fait instinctivement venir à la plume un récital codifié des postulats d’analyse de tel ou tel courant de pensée et une description effleurée des outils appelés, comme le nomme ces chercheurs eux-mêmes, “collecte des données”. Pourtant, la méthodologie couvre un champ concret et bien plus complexe que cela.

A titre indicatif, les préoccupations qui suivent constituent, en cette matière, une parfaite illustration :

  • Comment nous y prendre pour répondre à la question de recherche?
  • Quel type d’informations empiriques cherchons-nous?
  • Où les trouver?
  • Auprès de qui ou de quoi?
  • En posant quelles questions?
  • Sous quelle forme?
  • Questionnaires ou entretiens dirigés?
  • Faut-il garder ou non, une distance entre l’informateur et nous ?
  • Pour un oui ou pour un non, pourquoi et comment?
  • Données d’archives ou d’enquête?
  • Quel échantillon qualitatif ou quantitatif prélever et comment il faut procéder?

Il s’agit là, de tout ce qu’on met en place avant de se lancer dans la recherche de l’information que l’on souhaite interpréter. En d’autres termes, ce ne sont là, que quelques dispositions minutieuses sur la façon de s’y prendre. Tout cela rentre donc en plein dans le volet relevant de la méthodologie. Même si, habituellement, la plupart de ces éléments sont escamotés dans le processus d’investigation cristallisé à l’université congolaise.

Voilà pourquoi, la présente réflexion tente de cerner, spécifiquement, le type d’attitudes et de comportement à observer par l’enquêteur au cours d’une séance d’entretien qualitatif, dans un contexte comme celui du Congo, siège des populations hétéroclites au plan identitaire, scolaire, économique, politique, religieux, social et qui, en général, n’ont pas encore une culture suffisante d’enquête sociale. Un tel cas de figure, ne saurait livrer tous ses secrets en matière des contingences sociales. Ce qui masque, dans la plupart des cas, des attrapes nigauds dans lesquels tombent immanquablement les résultats d’une enquête non fine.

A notre regard, le questionnement en rapport avec l’attitude à observer par les chercheurs lors d’une séance d’entretien qualitatif au Congo ne manque pas d’intérêt, car comme le fait remarquer l’argumentaire ayant motivé l’organisation de l’Atelier méthodologique régional initié par le CODESRIA sur les sciences sociales en Afrique : terrains et théories de l’enquête qualitative, session de 2005/Afrique Centrale, organisée à Brazzaville, en République du Congo[8], une des grandes faiblesses de la recherche en sciences sociales est le peu de considération qu’elle accorde aux questions épistémologiques et méthodologiques.

Alors que la complexité de la dynamique sociale devrait, inviter à une interrogation serrée des procédures d’enquête, on assiste, au contraire, à une extrême banalisation des protocoles de recherche réduits à n’être, dans le meilleur des cas, sous les dehors d’une fausse rigueur procédurière, qu’une évocation fétichiste de prescriptions progressives au service d’une instrumentalisation “sociale” ou simplement ignorées au prétexte d’une prétendue immédiateté spécifique qui placerait les réalités sociales africaines hors des débats universels sur la validité de la science. Le résultat est que les sciences sociales y sont, le plus souvent, un mélange de pur discours littéraire sans fondement empirique ou un exposé d’anecdotes masquées par un  discours “savant” aussi pompeux que vide.

Dans un tel contexte, les connaissances produites perdent toute portée heuristique pour n’apparaître que comme simples justificatifs, voulus ou non, d’une politique économique plus ou moins adaptée. Il est urgent de discuter des fondements méthodologiques de nos connaissances actuelles pour ainsi insuffler un nouvel élan aux sciences sociales africaines.

Dans le même ordre d’idées et, plus spécifiquement centré sur la RDC, P. Petit et T. Trefon relèvent de manière concise, “la naïveté épistémologique consistant à croire que l’on peut envisager le travail de terrain comme une collecte de données – alors qu’il s’agit d’une production(conquête – ajouté par nous) de celle-ci – est mise en cause. Restituer les observations et les entretiens dans leur contexte devient une condition préalable à leur analyse(recevabilité – ajouté par nous)[9].

C’est à juste titre que Nicole Berthier fait remarquer que “l’apparente simplicité de la technique, consistant à demander aux sujets interrogés de livrer leurs réponses, crée une (fausse) impression de facilité de réalisation. Il en résulte une démarche naïve, fondée sur les idées du sens commun, les “il n’y a qu’à”[10]. Conçue à titre interpellateur à l’endroit des praticiens des sciences sociales au Congo, cette réflexion “fournit à chacun des chercheurs la capacité d’évaluer la crédibilité des enquêtes qui nous sont présentées, de comprendre dans quelles conditions elles ont été réalisées”[11].

A notre avis, la consécration d’un tel exercice favoriserait, à coup sûr, l’assimilation des savoir-faire essentiels à même d’induire l’appropriation des procédures exigées par des enquêtes fines. C’est ainsi qu’à la suite de A. Trognon, nous devons retenir que “les sciences sociales, à l’instar des autres disciplines, travaillent non sur des données brutes, mais sur des données produites. L’étude des processus de production des données est donc centrale en sciences sociales”[12].

Recadrons la question intrigante concernant le type d’attitude que devrait afficher un chercheur engagé à atteindre des résultats probants au cours d’un entretien qualitatif. A ce sujet, deux alternatives curieusement dualistes se présentent: l’une apathique, l’autre interactive. Présentées sous une forme dogmatique, lorsqu’on prend connaissance des contraintes de l’une sans celles de l’autre, il n’y a pas de procès possible tellement le propos est persuasif, pénétrant et convainquant. Cet état de choses renforce davantage l’intérêt qu’il y a à se prononcer entre le principe d’apathieet celui d’interactivitépour une meilleure gestion d’un entretien qualitatif.

Pour bien conduire et gérer le cheminement de notre pensée, ce sous point comprend deux réalités. La première clarifie les principes d’apathieet d’interactivitéde l’entretien en vue d’un choix éclairé capable de favoriser le succès de l’investigation. La seconde se consacre à l’examen des contextes d’application fructueuse de l’alternative à retenir.

3.1.1. Contours et contraintes de l’apathie et de l’interactivité dans le chef de l’enquêteur 

Sous cette rubrique, nous cernons le rapprochement et surtout la divergence qui s’établie entre le principe d’apathie et celui de l’interactivité dans le chef de l’enquêteur vis-à-vis de l’informateur ciblé.

A propos du rapprochement, l’adoption conseillée de l’une ou de l’autre attitude consiste à sauvegarder la crédibilité de l’information à conquérir. Dans le cas de l’apathie, il est estimé que cette crédibilité ne s’octroie qu’à travers l’observance de la distance, mieux de la neutralité dont le chercheur doit faire montre au cours d’une séance d’entretien. Cette recommandation est faite en vue d’éviter d’influencer consciemment ou inconsciemment l’enquêté. Quant à l’interactivité, l’atteinte de la fiabilité de l’information attendue ne s’acquiert qu’à travers le jeu des échanges entre partenaires. D’ailleurs, c’est ce principe qui fonde l’essence même de l’entretien. Agir autrement, est un danger, car l’informateur peut tomber dans le doute, dans la perte de confiance en soi, dans le désintérêt. C’est ce que nous comptons démontrer dans les lignes qui suivent.

Au sujet de la divergence, elle transparait à travers les perspectives projetées par les deux options. Alors que l’une préconise l’inertie, l’autre, par contre, insiste sur lepartenariatentre l’enquêteur et l’enquêté. Examinons d’abord le contenu de chacune de ces deux options avant de nous prononcer sur la validité de leur application pour des enquêtes sociales fructueuses en République Démocratique du Congo.

3.1.1.1. Apathie 

Ainsi que nous l’avons effleuré ci-haut, l’attitude apathique consiste à lancer timidement l’entretien avec un informateur en laissant à celui-ci le soin de s’autogérer. Elle consiste à susciter l’intérêt de l’investigation en évitant d’influencer consciemment ou inconsciemment l’informateur. Ce ferme souci de neutralité conduit à une prise en compte sans faille des contraintes ci-après :

  • observer une distance vis-à-vis de l’enquêté et faire preuve de sérénité au cours de l’entretien ;
  • engager l’entretien sous forme d’une conversation sans règle protocolaire afin d’éviter de stresser l’enquêté dès l’amorce de la séance ;
  • les gestes ou les mimiques de déception, de désapprobation, d’approbation sont prohibés pendant les séances d’entretien ;
  • l’enquêté livre librement l’information attendue sans qu’il ne soit interrompu ni contrarié par l’enquêteur ;
  • le chercheur est bienveillant, attentif et surtout neutre en vue d’éviter d’influencer son informateur par un dialogue orientatif à travers des multiples sous questions.

Il ressort de ce qui précède que le chercheur observe une attitude délibérée d’inaction en vue d’éviter de mettre ses opinions dans la bouche de son informateur. Ce très grand respect fait penser à une relation à sens unique, voire passif qui peut être qualifié de béni-oui-oui. Toutefois, la finalité de ce principe garantie la valeur de l’information recueillie même si, il y a à redire quant à sa parfaite application. C’est ce que dénonce l’alternative de l’interactivité des acteurs de l’entretien qualitatif.

3.1.1.2. Interactivité des acteurs

L’interactivité résulte de l’essence même de l’entretien qui reste un échange. Il renferme une part de jeu, autrement il fait transparaître un désintérêtde la part de l’informateur. Aussi, pour éviter cette déroute, l’enquêteur devrait :

  • gérer une relation à double sens, c’est-à-dire savoir que l’interviewé peut se faire questionneur (l’observé se fait observateur). L’entretien doit être alimenté, vivant ;
  • éprouver, de temps en temps, le besoin de faire conforter le point de vue de son interlocuteur. Cela suscite la confiance de la part de celui-ci ;
  • savoir qu’au début de l’entretien, l’informateur fait un effort pour parler alors qu’au milieu et surtout à la fin, mis en confiance, il retrouve son registre ordinaire de langage ;
  • savoir que dans les premiers moments de l’entretien, il importe de laisser l’informateur développer plus ou moins longuement son point de vue. Une fois l’entretien lancé et stabilisé, l’enquêteur doit reprendre la main, approfondir des questions, clarifier des choses restées obscures, faire dire ce que l’enquêté a dit avant à demi-mots, demander des éclaircissements, éclairer des contradictions que l’on a pu repérer dans le propos de l’interlocuteur qui n’est pas un personnage infaillible, lui demander de mieux l’expliquer, et donc de mieux vous expliquer ;
  • être réceptif et attentif aux mimiques d’approbation, d’étonnement,  de compensation et d’effarement car cela maintient la communion entre le chercheur et son informateur.

En contrario avec le principe d’apathie, l’interactivité entre les acteurs de l’entretien qualitatif recommande la mise en œuvre par le chercheur de la palette de moyens verbaux et non verbaux pour gérer la distanceet la proximitéavec l’informateur. Cela ne saurait en être autrement, car le socle de l’importance de l’interactivité repose sur les idées d’un échange, d’une part de jeu, sinon il y a monologue et, par ricochet, désintérêt.Comme pour l’apathie, la finalité de l’attitude de l’interactivité est de garantir la fiabilité des informations attendues.  Mais, ici, un problème se pose, et, c’est celui que dénonce le principe d’apathie, au niveau de la mise en œuvre de l’interactivité lors d’une séance d’entretien qualitatif. C’est ce que nous tentons d’illustrer au point qui suit.

3.1.2. Contextes d’application fructueuse des deux courants antagoniques 

3.1.2.1. Quel courant préconisé? 

Fort de l’hétérogénéité des contingences sociales congolaises, de leur complexité et de la délicatesse du problème, il ne revient pas de nous prononcer en termes d’attitude unique à retenir entre l’apathieet l’interactivité. Aussi est-il contre indiqué de préconiser l’usage exclusif de l’un ou de l’autre courant de pensée exposé au sujet d’une gestion efficiente de l’entretien qualitatif. Notre propos se veut relativiste. A les observer de près, chacun des deux courants, tout en reposant sur un argumentaire persuasif, recèle quelques limites au nombre desquelles, figurent : la non prise en compte de la diversité culturelle locale ; la non différenciation des thématiques de recherche dont certaines se montrent délicates, d’autres ordinaires ; la non distinction entre des populations familières ou non des enquêtes sociales ; l’ignorance de la position socio-politique de l’enquêté ; le statut de chercheur natif ou étranger ; le lieu du déroulement de l’entretien, le climat de sérénité ou non au cours de l’entretien, etc.

La reconnaissance de l’impact de ces diverses variables sur l’entretien aiderait à relever la qualité de l’information attendue, peu importe l’attitude à adopter.

3.1.2.2. Contextes d’application 

De ce qui précède, pour nous, l’usage du principe d’apathiecomme celui de l’interactivitédoit être pondéré en fonction :

  • du niveau d’éveil de la personne à interviewer ;
  • de l’emprise de la thématique de recherche abordée sur la psychologie de la personne à interviewer ;
  • du degré de familiarité de l’informateur ciblé aux enquêtes sociales ;
  • du principe de similitude, c’est-à-dire de l’affinité entre le centre d’intérêt de vie de l’informateur et la thématique retenue pour l’enquête ;
  • du professionnalisme et du tact du chercheur.

Pour conclure, reconnaissons que l’attitude d’apathiecomme celle de l’interactivitécomptent parmi les procédés courants en matière de la production des données d’enquête qualitative. Cependant, chacune d’elles renferme des atouts et des limites. Il n’y a donc pas de recommandations exclusives à formuler en faveur de l’exploitation de l’une ou de l’autre. Leur usage respectif nécessite une meilleure connaissance de l’univers d’investigation.

A cet effet, le génie créatif du chercheur est plus qu’attendu dans la gestion de la distanceet de la proximitétant morale que physique à observer par rapport à l’informateur. Une animation conséquence de l’attitude apathique ou interactive peut offrir des résultats satisfaisants. La situation est pareille quant à leur usage, par moment, alternatif au cours d’une même séance. Au chercheur donc de demeurer attentif et conséquent.

3.2. L’informateur en enquête sociologique : Un ange ou un monstre ?

Le propos qui suit se méfie de l’approximation de l’enquête sociale et tente de décliner le mystère de la personne humain-siège de l’information socioculturelle et de fixer les conditions d’objectivation des données empiriques attendues par l’enquêteur. Il se situe dans la ligne de la rigueur du qualitatif qui nous absorbe depuis longtemps et, très récemment, au travers de la publication au numéro précédent de la même revue, notre article “Face à l’enjeu de l’entretien qualitatif : apathie ou interactivité ?” Cet effort consiste à faire prendre en charge le champ psychologique de l’informateur tout au long de l’entretien par l’enquêteur.

Ci-dessous, nous nous interrogeons sur l’intégrité, la probité et sur la virginité de l’état d’esprit que de très nombreux chercheurs créditent naïvement à leurs informateurs respectifs. Au sujet de l’interrogation évocatrice qui sert de sous-titre à cette étude, en tant qu’être humain, en guise d’hypothèse, pour nous, l’enquêté est loin d’être un ange, il est plutôt un monstre en face de l’enquêteur et c’est ce que nous comptons démontrer dans les lignes qui suivent.

A ce propos, le cheminement de notre réflexion porte sur trois points. Le premier concerne les contours du concept d’enquête en vue de mettre en relief sa complexité et sa délicatesse du point de vue sociologique. Le deuxième révèle le fondement du champ psychologique qui enveloppe et conditionne l’informateur. Le troisième circonscrit les critères d’objectivation des données empiriques à produire.

3.2.1. Contours du concept enquête sociologique

D’entrée de jeu, il convient de noter que l’enquête est un concept polysémique car il y a enquête et enquête. Il apparaît, comme le stigmatise Nicole Berthier[13], dans de multiples contextes, à savoir :

  • judiciaireoù enquête renvoie à l’interrogation des témoins, le recueil d’information à des sources diverses, le repérage d’indices et de regroupement autour du cas à traiter. Ce sens se montre très répandu dans les esprits des gens au point que, la simple annonce du terme enquête même dans le contexte d’une recherche scientifique fait craindre de nombreux enquêtés qui pensent instinctivement à des représailles possibles ;
  • administratifoù le terme évoque la procédure par laquelle le fonctionnaire réunit des informations, vérifie certains faits avant une prise de décision ;
  • journalistiqueoù le prestataire réalise des enquêtes en vue de rédiger des articles. Ils ont tendance à rassembler des documents, à faire parler des informateurs et à recueillir des avis divers ;
  • policier où les agents de l’ordre se livrent à des investigations en vue de mettre la main sur des malfrats par exemple.

De ce qui précède, il est nécessaire de démarquer le sens sociologique de l’enquête de tout ce que nous venons d’évoquer ci-haut. Dans ce contexte, et c’est encore une fois à la suite de N. Berthier[14], l’enquête désigne la quête d’informations réalisées par une interrogation systématique de sujets d’une population déterminée, pour décrire, comparer ou expliquer : il s’agit d’une démarche de type scientifique. Ici, l’enquête est conduite avec une rigueur méthodologique, visant à élaguer la part de subjectivité du chercheur. Sa mise en œuvre implique un questionnement adéquat, réfléchi, minutieusement préparé autour d’une problématique bien posée.

Plus loin, N. Berthier fait remarquer que l’enquête poursuit des renseignements fournis par les sujets interrogés. Par conséquent, souligne-t-elle, des biais sont possibles, car dans leurs dires, les personnes peuvent exagérer, dissimiler et se méprendre, ou répondre au hasard. Le chercheur s’emploiera donc à recueillir des réponses valides et fiables. Aussi conclu-t-elle avec raison, qu’une enquête s’attache à dépasser la simple description pour comprendre le phénomène étudié, expliquer ce qui se passe, déterminer à quoi est lié tel ou tel type de propos, d’attitude, de comportement. Dans le même ordre d’idées, G.W. Allport considère que le champ d’étude privilégié par l’enquête sociologique est celui qui comprend : les opinions, les attitudes, les perceptions, les expériences ou comportement difficile à connaître autrement qu’à l’aide d’un guide d’entretien ou d’un questionnaire.

En définitive, l’enquête sociologique se veut fine, systématique, rigoureuse en vue de produire des données dont l’analyse permet d’accéder à une meilleure saisie possible de l’objet d’étude. Cela fait revenir à l’esprit, la complexité et la délicatesse d’une enquête sociologique évoquée dans l’introduction de cette étude.

3.2.2. Champ psychologique de l’informateur

Dans cette rubrique, nous sommes appelé à répondre au dilemme angeou monstreà propos de la neutralité supposée de la personne interrogée par rapport aux réponses attendues lors d’un entretien qualitatif. En général, de très nombreux chercheurs font confiance à leurs informateurs et cela n’est pas du tout mal d’autant plus que les informateurs précités font l’objet d’une sélection préalable. Il n’est pas rare d’entendre tel ou tel chercheur exprimer sa satisfaction au regard de la qualité des personnes touchées par leur investigation. On en entend qui valorisent l’âge, le niveau d’instruction, le niveau d’expérience, la fonction occupée, la position sociale au titre de l’assurance quant à la fiabilité des informations reçues. Cela est bien bon, mais on reste distrait quant au poids du champ psychologique qui peut influer sur toutes les considérations énumérées ci-haut.

C’est ici que se situe l’intérêt de la présente étude qui souligne la nécessité de prendre en charge le champ psychologique de l’informateur tout au long de l’entretien, lui qui n’est pas un élément inanimé ou neutre. En effet, dans un contexte inhabituel aux enquêtes scientifiques tel qu’en République Démocratique du Congo, l’enquêté recourt souvent aux mécanismes psychologiques d’autodéfense, de rationalisation, de projection, d’agression, de régression, d’hypocrisie, de frustration, de peur, de discrétion, etc. A ce sujet, en République Démocratique du Congo, des semi-lettrés, des aigris de tout bord, des marginaux, des m’as-tu vus, des analphabètes, des non familiers à l’enquête sociologique qui, du reste, courent la rue, figurent parmi les strates sociales les plus exposées aux réactions d’autodéfense reprises ci-haut.

Par conséquent, le chercheur doit gérer favorablement ces contingences sociales. Tout choix de technique d’enquête doit être adapté au champ psychologique des enquêtés. Le contexte social suggère, voire impose l’outil qu’il faut et la manière de l’en user. Sans vouloir ouvrir la voie à l’anarchie, la recommandation de Christian Maroy à ce sujet, résume l’ensemble de notre propos : “chaque chercheur tend fréquemment à développer sa propre méthode en fonction de son objet de recherche de ses objectifs, de ses présupposés théoriques ou d’autres facteurs contingents”.

Dans le même ordre d’idées, P. Petit et T. Trefon[15]dégagent trois attitudes que suscite le fait d’être chercheur en RDC à savoir : négociation, réflexivité et positionnement. En effet, selon le cas, en milieu congolais, le chercheur tombe dans l’une ou l’autre des trois situations précitées en fonction des perceptions qui caractérisent ses enquêtés. Ainsi doit-il, au cours de ses investigations de terrain, souvent composer, notamment, avec les identités régionales ou ethniquesqui génèrent des stigmatisations ; à la question de genrelorsqu’il interroge une personne de sexe opposé ; au statut de chercheur étranger surtout occidentalassimilable à souhait à un colonisateur, à un espion ; au statut d’enquêteur dans un projet à gros budget d’exécution habituellement envié à l’idée qu’il s’enrichit indubitablement,…

Ces diverses situations à la base de négociation, de réflexivité et de positionnement non prévues à l’avance, obligent l’enquêteur à gérer le poids du champ psychologique et à forger des outils de recherche adaptés à chaque cas de figure.

3.2.3. Processus d’objectivation des données empiriques

Avant de plancher sur le processus à suivre dans l’objectivation des données à recueillir sur le terrain, soulignons, une fois de plus que la fiabilité des données relevant d’une enquête sociologique n’est pas un don naturel car, l’informateur – l’être humain, se montre vulnérable vis-à-vis du contexte où se déroule l’entretien et surtout par rapport à sa propre histoire marquée par une série d’épisode de sa vie qui induit ses propos et ses comportements.

Il est loin d’être un ange, c’est-à-dire un personnage doté des capacités inoxydables d’infaillibilité et de sérénité face à une enquête sociologique, en général, improvisée, envahissante voire angoissante. L’informateur passe ainsi pour une personne aux attitudes et aux propos imprévisibles, un monstre. Aussi, quel qu’en soit ce qu’il est, il demeure un être physique, c’est-à-dire un autre fait de chair et d’en os, baignant dans des contingences sociales plurielles, à savoir : familiale, compagnonnage, professionnelle, confessionnelle, locale, régionale, nationale, internationale,… qui alimentent, sans cesse ses nœuds et ses perceptions des relations sociales. Il est donc, une personne physique et morale,  comme nous l’avons répété, un produit social que le chercheur rencontre pour besoin d’enquête sur une thématique donnée en un lieu donné (domicile, lieu de travail, de loisir, de repos ou à un lieu public) en un moment donné (période d’épanouissement, de paix, de traumatisme, de crise), aux côtés de telle ou telle personne ou de manière solitaire. Tout cela, mieux, cet environnement, ce champ psychologique ne peut que heurter consciemment ou inconsciemment son état d’esprit. D’où l’exigence et la nécessité d’objectiver ses propos.

Dans la quête de rigueur capable d’objectiver les données empiriques attendues de l’enquête sociologique, J.P. Olivier de Sardan souligne que “la triangulation est le principe de base de toute enquête”. Qu’elle soit policière ou ethnographique, il faut recouper les informations ! Toute information émanant d’une seule personne est à vérifier ; c’est vrai pour un alibi comme pour une représentation rituelle”[16]. Pour lui, il ne s’agit donc plus de recouperou vérifierdes informations pour arriver à une versionvéridique, mais bien de rechercher des discours contrastés, de faire de l’hétérogénéité des propos un objet d’étude, de s’appuyer sur les variations plutôt que de vouloir le gommé ou les aplatir, en un mot, de bien bâtir une stratégie de recherche sur la quête des différences significatives.

Dans une démarche plus concrète[17], la gestion efficiente du champ psychologique repose sur les postulats et les phases exposés ci-dessous :

  • en premier lieu, il est recommandé au chercheur d’établir une fiche reprenant de façon systématique ou détaillée, les principales caractéristiques sociales pour chaque enquêté. Un tel portrait susceptible d’être façonné par l’autobiographie et surtout par la technique de récit de vie permet de mieux rendre intelligible la corrélation entre ce que la personne est et ce qu’elle dit. En d’autres termes, le chercheur est tenu de confronter les positions objectives des enquêtés, leurs pratiques telles qu’il les a vues se dérouler et leurs points de vue subjectifs exprimés au cours de l’entretien ;
  • en deuxième lieu, le chercheur doit s’efforcer de recouper les informations recueillies car, les enquêtés sont capables de dissimiler des données, de mentir par omission, lorsqu’ils cherchent très souvent, à donner la meilleure image d’eux-mêmes. Cela renvoie ici, au sentiment naturel de fierté personnelle, de prestige que l’on s’oblige, en général, de sauvegarder à toute épreuve ;
  • en troisième lieu, il revient au chercheur de démêler le vrai du faux, le plausible du probable à l’aide de la confrontation des données recueillies. Il lui revient dans ce cas, d’adopter toujours une position critique à l’égard des propos qu’on lui tient, de recouper les informations grâce à un doute méthodique ;
  • en quatrième lieu, le chercheur doit mener avec finesse l’analyse du contenu des informations, c’est-à-dire être attentif à des mots qu’il a saisis au vol dans les conversations, au cours d’un entretien. Ces mots ont la vertu de dire à leur manière – simple, imagée, quotidienne – des catégories de classement et de jugement locaux qu’il peut confronter aux modes de classement sociaux plus généraux et abstraits. Il peut ainsi réfléchir sur le sens de ces mots qui, éventés sur le moment, sonne juste et condense la vérité sociale d’une situation.

Bien assimilée et mise en œuvre, cette démarche permet de minimiser le risque du poids du champ psychologique – ennemi de la vérité qui passe ou découle de l’enquête sociologique.

Pour conclure sur la conduite de l’enquêteur face à son informateur, il importe de retenir que l’exigence de contextualisation des méthodes des sciences sociales vaut son pesant d’or. En effet, la crédibilité des données à produire d’une enquête de sociologie en dépend grandement.

L’exploration du champ psychologique dans lequel évolue l’informateur est une forêt qui attend et qui ne cessera d’être défrichée par les sciences sociales et humaines. Sans cela, le soupçon d’invalidité continuera à peser sur les matériaux produits.

CONCLUSION D’ENSEMBLE 

Collecte des données de terrain, un stéréotype soporifique séculaire en sciences sociales, c’est la thèse défendue dans cette étude. Comme d’aucuns le savent, aucun milieu socioculturel ne se laisse découvrir sans peine. Celui de la République Démocratique du Congo ne nous a-t-il pas administré une preuve indéniable ? En effet, il regorge une multitude de pesanteurs d’ordre culturel, matériel, psychologique et même sécuritaire qui mettent en mal la quiétude, la disponibilité et la bonne foi des informateurs surtout parmi les non familiers de l’enquête sociale.

Aussi le chercheur doit-il assurer son immersion dans son champ d’investigation, faire preuve de créativité et d’inventivité méthodologique et épistémologie à même de lui permettre de produire des résultats crédibles à travers une recherche participative, active plutôt que passive. Collecte des données, une expression séculaire certes, mais qui doit dorénavant être éteinte en tout esprit fécond, armé d’une vigilance épistémologique tout azimut. On ne collecte pas les données de terrain, on les produits héroïquement.


[1]T. TREFON et P. PETIT, Expériences de recherche en République Démocratique du Congo. Méthodes et contextes, Bruxelles, Civilisations, Revue internationale d’anthropologie et sciences humaines, 2006, p.9.

[2]Le terme naturel placé entre parenthèse est ajouté par nous, pour insister sur le fait que les informations recherchées par l’enquêteur ne sont pas toute faites, du déjà là, de naturellement disponibles, de prêtes à être ramassées mais plutôt à susciter, à encadrer, à produire à partir d’un effort de l’intelligence aux aguets, sur le qui-vive.

[3]A. TROGNON, “Produire des données”, in A. BLANCHET et alii, Les techniques d’enquête en sciences sociales, Paris, Dunod, 2005, p. 1.

[4]J. NDAYA, Les techniques d’enquête sur terrain. Une initiation à la recherche empirique et aux analyses qualitatives, s.l., 2015, pp.67-73.

[5]F. PETRY, Guide de l’élaboration d’un projet de recherche en sciences sociales, Bruxelles, De Boeck, 2011, p.5.

[6]Dans notre publication antérieure, Méthodologie et épistémologie de la recherche scientifique, nous exposons un corpus de 78 travaux académiques dont les recherches ont été menées en RDC, au travers desquels leurs auteurs respectifs rendent compte des écueils auxquels ils s’étaient heurtés. Ce corpus a été traité et les résultats exprimés en pourcentage sont repris ça et là dans ce texte.

[7]SHOMBA KINYAMBA S. (sous dir), Les spiritualités du temps présent, Bruxelles, MES, 2012.

[8]SHOMBA KINYAMBA S.,Méthodologie et épistémologie de la recherche scientifique, Kinshasa, PUK, 2014, p.1.

[9]TREFON T. et PETIT P. (sous-dir), “Expériences de recherche en RDC, méthodes et contextes”, in Civilisations vol. LIV, n°1-2, ULB-Bruxelles, 2006, p. 9.

[10]BERTHIER N., Les techniques d’enquête en sciences sociales. Méthodes et exercices corrigés, Paris, Armand Colin, 2008, p. 2.

[11]Idem

[12]BLANCHET A., (sous-dir), Les techniques d’enquête en sciences sociales, Paris, Dunod, 2005, p. 1.

[13]BERTHIER N., Les techniques d’enquête en sciences sociales. Méthode et exercices corrigés, Paris, Armand Colin, 2008, pp. 7-13.

[14]Idem, pp. 8-9.

[15]TREFON T. et PETIT P., op. cit., p. 9.

[16]OLIVIER DE SARDAN J.P., La rigueur du qualitatif. Les contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2008, p. 79.

[17]Le schéma et les principales idées de cette démarche ont été puisés d’une documentation que nous avons eue à exploiter, mais dont malheureusement, nous avons perdu les coordonnées référentielles. Aussi sommes-nous obligé de verser cela à un auteur inconnu.

Publié dans M.E.S., n°100, 2017